Cependant, ils continuèrent à parler tout bas ; ce chuchotement saccadé et furtif, dans les ténèbres, décelait leur crainte et leur confusion. Ils se touchaient presque l’un l’autre, Romachov sentait le sang affluer à ses tempes en de sourds bourdonnements.

— Pourquoi, pourquoi avez-vous fait cela ? commença-t-elle doucement, mais en donnant à sa voix une inflexion de reproche passionné.

Elle lui posa la main sur les genoux. A travers ses vêtements, il en sentit la chaleur nerveuse, soupira longuement et ferma les yeux : l’obscurité ne lui parut pas plus profonde, mais de noirs ovales entourés d’un halo bleu flottèrent, tels des lacs de rêve, devant ses yeux.

— Rappelez-vous, je vous avais pourtant prié de vous contenir. Non, non, je ne vous fais pas de reproches. Vous ne lui avez pas cherché querelle, je le sais. Mais au moment où la bête sauvage s’est éveillée en vous, vous auriez dû au moins penser à moi, ne fût-ce qu’un instant, et vous maîtriser. Vous ne m’avez jamais aimée.

— Je vous aime, fit doucement Romachov, et de ses doigts tremblants, il lui prit la main, timidement.

Chourotchka la retira au bout d’un instant, doucement, doucement, presque à regret et comme si elle eût craint de lui faire de la peine.

— Oui, je sais que ni vous, ni lui ne m’avez nommée, mais votre chevaleresque courtoisie a été bien inutile, les cancans vont leur train.

— Pardonnez-moi, je n’étais plus maître de moi… La jalousie m’aveuglait, dit péniblement Romachov.

Un petit rire sarcastique agita longuement Chourotchka :

— La jalousie ? Croyez-vous qu’après votre rixe mon mari ait été assez magnanime pour ne pas se donner le plaisir de me raconter où vous aviez passé votre soirée avant de venir au mess ?… Il m’a aussi parlé de Nazanskiï.