— Pardonnez-moi, répétait Romachov. Je n’ai rien fait de mal là-bas. Pardonnez-moi.

Soudain elle éleva la voix, et d’un ton ferme et sévère :

— Écoutez, Georges Alexéievitch. Les minutes me sont précieuses. Je vous ai déjà attendu près d’une heure. Aussi parlons affaires, voulez-vous ?… Vous savez ce que Volodia est pour moi. Je ne l’aime pas, mais j’ai usé la moitié de mon être pour lui. J’ai plus d’amour-propre que lui. Il a raté deux fois ses examens d’entrée à l’Académie, et cela m’a causé plus de dépit et de chagrin qu’à lui-même. Tous ces rêves d’état-major n’appartiennent qu’à moi, entièrement à moi. J’ai entraîné mon mari de toutes mes forces, je l’ai aiguillonné, je lui ai seriné toutes les matières de l’examen, j’ai excité son orgueil, je l’ai relevé dans ses moments de découragement. En un mot, c’est mon œuvre de prédilection, mon point faible. Je ne puis arracher ces rêves de mon cœur. Malgré tout, il entrera à l’Académie d’État-Major.

Romachov demeurait silencieux, la tête basse, le menton entre les mains. Il sentit soudain Chourotchka lui caresser doucement les cheveux. Triste, perplexe, il s’enquit :

— Que puis-je faire ?

Elle lui jeta ses bras autour du cou et, tendrement, l’attira contre sa poitrine. Elle n’avait pas de corset. Troublé, Romachov sentit sur sa joue le contact de ce corps élastique à l’odeur chaude et voluptueuse. Quand elle parlait, son souffle lui effleurait les cheveux.

— Tu te rappelles… le soir du pique-nique ? Je t’ai dit ce jour-là toute la vérité. Je ne l’aime pas. Mais songe ! quatre ans, quatre ans entiers d’espérances, de rêves, de projets et de travail acharné et assommant ! Tu le sais bien, je déteste jusqu’à en mourir cette vie d’officiers, mesquine et misérable. Je veux être toujours bien habillée, belle, élégante, j’ai soif d’égards, je suis ambitieuse ! Et voilà que pour une rixe stupide d’ivrognes, pour un scandale d’officiers — tout est fini, brisé ! Oh ! mais c’est terrible ! Je n’ai jamais été mère, mais j’en ai les sentiments : j’ai un enfant qui grandit — enfant aimé, choyé, — toutes mes espérances reposent sur lui, je lui ai consacré tous mes soucis, mes larmes, mes nuits sans sommeil… et soudain — par une absurdité, un hasard fatal, mon enfant joue près de la fenêtre ; sa bonne se détourne et le voilà qui tombe sur les pavés. Oui, cher, ce n’est qu’avec ce désespoir maternel que je puis comparer mon malheur et ma colère. Mais je ne t’accuse pas.

Replié sur lui-même, Romachov était assis dans une position incommode, et craignait que le poids de son corps ne fût par trop lourd pour Chourotchka, mais il serait resté ainsi avec joie des heures entières, heureux d’entendre, dans une sorte d’enivrement, les battements rapides et précis de son petit cœur.

— Tu m’écoutes ? demanda-t-elle, penchée sur lui.

— Oui… oui… parle… Si c’est possible, je ferai tout ce que tu voudras…