— Non, non. Écoute-moi jusqu’au bout. Si tu le tues ou si on ne le laisse pas se présenter à l’Académie, tout sera fini. Ce jour-là, je m’en irai n’importe où, à Pétersbourg, à Odessa, à Kiev. Ne crois pas que ce soit là un truc de roman feuilleton. Je ne cherche pas à t’effrayer par des phrases à effet. Mais je sais que je suis jeune, intelligente, instruite. Pas jolie, c’est vrai, mais je saurai être plus attrayante que beaucoup de belles personnes qui, dans les bals publics, reçoivent des prix de beauté sous forme de plateaux en maillechort ou de réveils à musique. Je me consumerai rapidement, mais au moins aurai-je brûlé un instant d’un magnifique éclat, tel un beau feu d’artifice.
Romachov considérait la fenêtre. Ses yeux, habitués maintenant à l’obscurité, discernaient les contours indécis des croisillons.
— Ne parle pas ainsi, cela me fait mal. Si tu veux, je refuserai demain de me battre, je lui ferai toutes les excuses nécessaires. Est-ce cela que tu désires ?
Un instant, elle garda le silence. Le réveil emplissait, de son tic-tac métallique, tous les coins de la chambre. Enfin, d’une voix presque imperceptible, elle dit avec une expression que Romachov ne put saisir :
— Je savais bien que tu me proposerais cela.
Il releva brusquement la tête et, bien qu’elle le retînt par le cou, il se redressa :
— Je n’ai pas peur, dit-il d’une voix sourde.
— Non, non, reprit-elle, dans un gémissement suppliant et passionné. Rapproche-toi de moi… comme avant… Viens donc !…
Elle l’enlaça de nouveau de ses bras et lui murmura, tandis que sa fine chevelure lui chatouillait le visage et que son souffle chaud lui caressait la joue :
— Tu ne m’as pas comprise. Mon idée est toute différente. Mais tu m’intimides. Tu es si pur, si bon, je suis toute gênée de te parler de ces choses. Je calcule trop, je suis si mauvaise…