— Non, dis tout. Je t’aime.
— Alors, écoute, balbutia-t-elle, et Romachov devina plutôt qu’il n’entendit ses paroles. — Si tu refuses de te battre, que de hontes et de douleurs retomberont sur toi !… Non, non, ce n’est pas encore ce que je voulais te dire. Ah ! mon Dieu ! je ne veux pas te mentir en cet instant… Mon chéri, j’ai tout réfléchi, j’ai tout pesé depuis longtemps. Suppose que tu refuses de te battre : mon mari est réhabilité ; mais, comprends-moi bien, une réconciliation de cette sorte laisse toujours le champ libre aux malentendus et aux suppositions injurieuses… Me comprends-tu ? demanda-t-elle avec une tendresse mélancolique en l’embrassant craintivement sur les cheveux.
— Oui, eh bien ?
— Eh bien ! Il est presque certain qu’on ne laisserait plus mon mari se présenter à l’examen. La réputation d’un officier d’état-major doit être irréprochable. Tandis que si vous vous battez, c’est différent. Il y a dans le duel un côté héroïque. On pardonne beaucoup, beaucoup, aux hommes qui se comportent bien sur le terrain… Après le duel, tu pourras faire des excuses… si tu veux… mais ceci est ton affaire…
Étroitement enlacés, visage contre visage, haleine contre haleine, ils parlaient à voix très basse, tels des conspirateurs. Mais Romachov sentait se glisser entre eux un invisible mauvais génie, et un souffle mystérieux glacer son âme. Il voulut de nouveau se dégager, mais elle ne le lâchait pas. S’efforçant de cacher sa sourde irritation, il lui dit sèchement :
— De grâce, explique-toi franchement ! Je consens à tout.
Alors elle se mit à lui parler impérieusement, tout près de la bouche, et ses paroles semblaient de rapides et palpitants baisers :
— Il faut absolument que vous vous battiez demain. Mais personne ne sera blessé. Comprends, comprends-moi… et ne me condamne pas. Je suis la première à mépriser les poltrons. Je suis femme. Pourtant, fais cela pour moi, Georges. Non, ne me demande rien au sujet de mon mari, il est prévenu. J’ai tout, tout arrangé.
Il était enfin parvenu à dégager sa tête de l’étreinte de ces bras si doux et si forts. Il se leva et dit avec fermeté :
— C’est entendu. J’y consens.