Gaïnane était Tchérémisse de naissance et idolâtre de religion. Cela flattait beaucoup Romachov. Au régiment, les jeunes officiers avaient mis à la mode ce jeu de gamin risible et naïf d’apprendre aux ordonnances différentes choses bizarres et extraordinaires. Vietkine, par exemple, quand il recevait chez lui des camarades, demandait toujours à son ordonnance, un Moldave : « Dis donc, Buzeskul, avons-nous encore du champagne à la cave ? » Buzeskul répondait avec le plus grand sérieux : « Pas du tout, Votre Noblesse, vous avez jugé bon de boire hier la dernière douzaine. » Un autre officier, le sous-lieutenant Épifanov, aimait à poser à son ordonnance des questions fantaisistes qu’il ne comprenait probablement pas lui-même : « Quel est ton avis, mon ami, lui demandait-il, sur la restauration du principe monarchique dans la France moderne ? » Et l’ordonnance répondait sans sourciller : « Parfaitement, Votre Noblesse, ça marche très bien ! » Le lieutenant Bobétinskiï avait enseigné le catéchisme à son ordonnance et celui-ci répondait sans hésitation aux questions les plus baroques prises au milieu d’un chapitre, telles que : « Quel est en troisième lieu l’importance de ce point ? — En troisième lieu ce point n’a aucune importance », ou encore « Quelle est l’opinion de la Sainte Église sur ce sujet ? — La Sainte Église reste muette sur ce sujet. » L’ordonnance de ce même officier déclamait avec une absurde mimique tragique le monologue du moine Pimène dans Boris Godounov[5].
[5] Drame de Pouchkine. — H. M.
Il était également de bon ton d’obliger les ordonnances à parler français : Bonjour, Mousié ; Bonne nuit, Mousié ; Voulez-vous du thé, Mousié ? et ainsi de suite. Toutes ces inventions et d’autres encore étaient un remède à l’ennui, à l’étroitesse d’une vie où les occupations de service avaient seules leur place.
Romachov s’entretenait fréquemment avec Gaïnane de ses dieux, dont le Tchérémisse n’avait d’ailleurs que d’assez obscures et vagues notions — et surtout de la façon — vraiment originale — dont l’ordonnance avait prêté serment de fidélité au trône et à la patrie. Tandis que la lecture de la formule du serment avait été faite aux orthodoxes par un prêtre, aux catholiques par un kcendz[6], aux israélites par un rabbin, aux protestants, en l’absence de pasteur, par le capitaine Ditz et aux musulmans par le lieutenant Bek-Agamalov, pour Gaïnane on avait dû employer un rite tout à fait spécial. L’adjudant-major du régiment avait présenté successivement à ce Tchérémisse et à deux autres de ses coreligionnaires un morceau de pain à la pointe d’un sabre, et tous les trois, sans toucher le pain de leurs mains, l’avaient pris avec leur bouche et mangé aussitôt. Le sens symbolique de cette cérémonie était le suivant : « Maintenant que j’ai mangé le pain au service d’un nouveau maître, que je sois puni par le fer si je suis infidèle ! » Gaïnane paraissait quelque peu fier de ce cérémonial exceptionnel et aimait à l’évoquer. Mais comme il inventait chaque fois de nouveaux détails, il finissait par en faire un récit fantastique, profondément stupide, mais comique et qui intéressait fort Romachov et les sous-lieutenants qui venaient chez lui.
[6] Kcendz en polonais : prêtre catholique. — H. M.
Cette fois encore, Gaïnane pensait que l’officier allait entamer son thème favori et attendait, souriant d’un air malin. Mais Romachov dit mollement :
— Allons, c’est bien… tu peux te retirer…
— Faut-il préparer ta tunique neuve, Votre Noblesse ? demanda Gaïnane avec empressement[7].
[7] Gaïnane entremêle les formules de politesse officielle au tutoiement des peuplades primitives. Il en résulte un savoureux sabir difficilement traduisible en français. — H. M.
Romachov se taisait, hésitant. Il voulait dire : oui, puis : non, et de nouveau : oui. Il poussa un profond soupir d’enfant, en plusieurs temps, et finalement répondit :