— Non, décidément, Gaïnane… ce n’est pas la peine. Donne-moi le samovar, puis cours au mess chercher mon souper.

« Aujourd’hui je ferai exprès de ne pas y aller — s’entêtait-il dans une impuissante songerie. Impossible d’importuner les gens tous les jours, et d’ailleurs… je crois que là-bas on ne tient guère à me voir. »

Sa décision lui paraissait ferme, mais dans les profondeurs cachées de son âme perçait déjà la certitude, à peine consciente, que ce jour-là, comme la veille, comme presque tous les soirs depuis tantôt trois mois, il se rendrait chez les Nicolaiev. Chaque soir, en sortant de chez eux, vers minuit, il se jurait, honteux et irrité de son manque de volonté, de laisser passer une semaine ou deux ou même de n’y plus revenir du tout. Et pendant qu’il rentrait chez lui, se couchait et s’endormait, il croyait pouvoir facilement se tenir parole. Mais la nuit passait, le jour se traînait lent et fastidieux, le soir arrivait, et il se sentait irrésistiblement attiré vers cette maison claire et proprette, ces chambres confortables, ces gens calmes et joyeux, et surtout vers le charme fascinateur de la beauté, de la douceur et de la coquetterie féminines.

Romachov s’assit sur son lit. La nuit tombait, mais il voyait encore distinctement toute sa chambre. Il lui répugnait fort d’avoir constamment sous les yeux les quelques pauvres objets qui meublaient son triste logis : un minuscule bureau surmonté d’une lampe à abat-jour rose en forme de tulipe, d’un réveil-matin rond à tic-tac précipité et d’un encrier en forme de carlin ; sur la muraille, le long du lit, un tapis de feutre représentant un tigre et un cavalier nègre armé d’une lance ; dans un angle de la pièce, une fragile étagère avec des livres et, dans un autre angle, la fantastique silhouette d’un écrin de violoncelle ; au-dessus de l’unique fenêtre, un store en sparterie roulé ; près de la porte, un drap masquant un portemanteau. Chez chaque officier célibataire, chez chaque sous-enseigne, on retrouvait invariablement ces mêmes objets, à l’exception toutefois du violoncelle. Cet instrument, Romachov l’avait pris à l’orchestre du régiment, où il était absolument inutile, mais, n’ayant pas réussi à apprendre même la gamme, il l’avait bientôt abandonné, ainsi que la musique.

Un peu plus d’un an auparavant, à sa sortie de l’école militaire, Romachov avait acheté ces vulgaires objets avec une grande satisfaction mêlée de fierté. Avoir un logement à soi, posséder des meubles en toute propriété, pouvoir acheter et choisir à sa guise, s’installer selon ses goûts, tout cela avait enthousiasmé ce gamin de vingt ans, qui, la veille encore, était assis sur les bancs d’une école et se rendait en rang avec ses camarades au réfectoire. Et que d’espoirs, que de rêves le berçaient à l’époque où il faisait l’emplette de ces pauvres « objets de luxe », et quel rigoureux programme d’existence il s’était alors tracé ! Pendant les deux premières années, il devait étudier à fond la littérature classique, apprendre méthodiquement le français et l’allemand et faire de la musique. L’année suivante, il se préparerait à l’Académie d’État-Major. Il lui faudrait se tenir au courant de la vie publique, de la littérature et des sciences ; en conséquence, il s’abonna à un journal et à une revue mensuelle. Il acheta même, pour compléter son instruction, la Psychologie de Wundt, la Physiologie de Luys, l’Initiative personnelle de Smiles.

Hélas ! ces livres sont relégués depuis neuf mois sur l’étagère et Gaïnane oublie de les épousseter. Les journaux, dont les bandes ne sont même pas brisées, gisent sous le bureau, l’abonnement semestriel à la revue n’a pas été renouvelé, et le sous-lieutenant Romachov boit beaucoup de vodka au mess, joue au pharaon, entretient une vilaine et fastidieuse liaison avec une femme d’officier, dont il trompe le mari phtisique et jaloux, et prend de plus en plus en dégoût le service, ses camarades et sa propre existence.

— Pardon, Votre Noblesse ! — cria l’ordonnance faisant une nouvelle et bruyante irruption dans la chambre. Mais immédiatement il se mit à parler d’un tout autre ton, simple et familier :

— J’ai oublié de te dire qu’une lettre de Mme Peterson est arrivée pour toi. L’ordonnance l’a apportée en demandant d’y faire une réponse.

Romachov, fronçant les sourcils, déchira l’oblongue enveloppe rose, sur un angle de laquelle voltigeait une colombe tenant une lettre dans son bec.

— Allume la lampe, Gaïnane ! ordonna-t-il.