Puis il lut ces lignes, d’une écriture irrégulière peu soignée, qu’il ne connaissait que trop.
« Mon chéri, mon mignon petit Georges aux fines moustaches, tu n’es pas venu chez nous depuis une semaine entière et je me languis tellement de toi que j’ai pleuré toute la nuit dernière. Rappelle-toi bien que si tu veux te moquer de moi, je ne supporterai pas cette trahison. Il me suffira d’avaler le contenu d’une petite fiole de morphine pour que je cesse à jamais de souffrir et que tu sois rongé par des remords de conscience. Viens sans faute ce soir à sept heures et demie. Il ne sera pas à la maison, il sera aux exercices pratiques, et je t’embrasserai bien fort, bien fort, bien fort, de toutes mes forces. Viens donc ! Je t’envoie un milliard de baisers.
« Ta Raïssa toute tienne.
« P.-S.
Sous ce grand saule, — il t’en souvient, chérie —
Sur la rivière inclinant son branchage,
D’ardents baisers tu couvris mon visage,
Dont avec toi je savourai l’orgie.
« P.-P.-S. — Il faudra absolument, absolument venir à la soirée de samedi prochain. Je vous invite à l’avance pour le troisième quadrille, selon nos conventions !!!!! »
Enfin, tout à fait au bas de la quatrième page, était tracée cette figure :
Ici
J’ai déposé
un baiser.
La lettre sentait le lilas de Perse, parfum familier dont quelques gouttes s’étaient évaporées sur le papier en brouillant sous des taches jaunes les caractères de l’écriture. Ce fade parfum, le style trivialement badin de la lettre et le souvenir d’un petit visage fourbe couronné de cheveux roux provoquèrent chez Romachov un insurmontable dégoût. Il éprouva un malin plaisir à déchirer la lettre d’abord en deux, puis en quatre, et encore et encore, jusqu’à ce que sa main se refusât à déchirer davantage ; il en jeta alors les morceaux sous la table en serrant rageusement les dents. Il ne put toutefois se retenir de s’appliquer en son for intérieur cette phrase pittoresque, comme toujours à la troisième personne : « Et il éclata d’un rire amer et méprisant. »
En même temps, il eut immédiatement conscience qu’il ne résisterait pas à l’envie d’aller chez les Nicolaiev. « Ce sera la dernière fois, la toute dernière fois ! » essaya-t-il de se duper lui-même. Aussitôt il se sentit joyeux et calme.
— Gaïnane, donne-moi de quoi m’habiller.
Il se lava rapidement, endossa une tunique neuve, parfuma son mouchoir à l’eau de Cologne aux fleurs[8]. Il était déjà prêt à sortir quand, inopinément, Gaïnane l’arrêta.
[8] Spécialité de parfumerie très aimée en Russie et dans laquelle le parfum frais et fruité de l’eau de Cologne est allié à celui des fleurs. — H. M.
— Votre Noblesse… — implora sur un ton de douceur inaccoutumé le Tchérémisse, qui soudain se mit à danser sur place.