L’armée qui partit en 1914 contre les Allemands était au-dessus de tout éloge, tant par sa préparation militaire que par ses qualités morales et son enthousiasme inouï. Le cadre des officiers de carrière et le premier contingent de ceux de réserve méritent des louanges éternelles. Quand, à la bataille, un régiment perdait 30 % de son effectif, le nombre des officiers tués et blessés atteignait 75 % ; et s’il perdait la moitié de ses hommes, il ne conservait pas un seul chef. L’officier russe a toujours eu pour règle d’entraîner le soldat à l’attaque et non pas de l’y suivre.

J’ai la conviction que seuls les Français et les Russes sont en droit de prétendre avoir moralement gagné la guerre. Ils ont, les premiers, montré que les Allemands pouvaient être vaincus ; les autres Alliés ont trouvé déjà frayée la route de la Victoire. La France a mené à bien une tâche au-dessus des forces humaines. Quant aux Russes, après avoir supporté des pertes innombrables, réalisé des prodiges et changé plus d’une fois des défaites en victoires, — ils abandonnèrent, hélas ! la partie à l’heure suprême. Il faut chercher les causes de cet effondrement dans une éducation technique encore trop rudimentaire, dans les accablantes fatigues d’un fastidieux séjour au fond des tranchées, dans la fantastique étendue d’un front allant du cercle polaire au Tropique, enfin dans le virus diabolique de la propagande allemande.

Cependant l’armée russe ne périt pas. Elle vivait encore, lorsque les soixante-dix officiers d’un régiment corrompu par le délétère bavardage de l’an 17, s’élancèrent seuls à l’attaque et furent tués — effrayant symbole ! — à coups de mitrailleuses manœuvrées par leurs propres soldats. Elle vivait toujours, lorsque Alexeïev, Kornilov et leurs successeurs réussirent à regrouper des éléments épars et à reconstituer des forces imposantes.

Cette aptitude organique de l’armée russe à renaître de ses cendres découle tout naturellement de la vitalité et de la force d’endurance du peuple russe, dont l’armée a toujours formé une partie très représentative. La Russie devait infailliblement succomber sous le joug tatare et cependant elle résista, barra au torrent oriental la route de l’Occident, et se redressa fermement sur ses pieds. En 1613 sa situation était pour le moins aussi terrible qu’à l’heure actuelle : et cependant elle sortit du cloaque, se releva de ses ruines et prit bientôt un rang honorable parmi les nations civilisées.

Elle est depuis quatre ans en proie à une grave maladie qui menace de contaminer tout l’univers. D’aucuns désespèrent de sa guérison. Pour moi, je suis sûr qu’elle trouvera en elle-même assez de vigueur pour terrasser finalement son mal. Oui, je le crois, la nation russe et son armée glorieuse ressusciteront d’entre les morts.

Ainsi soit-il !

A. K.

Ville-d’Avray, 11 novembre 1921.

Éditions Bossard, 43, rue Madame, Paris-VIe.