RAPPORT

J’ai l’honneur de rendre compte à votre Haute Noblesse que le duel entre le lieutenant Nicolaiev et le sous-lieutenant Romachov a eu lieu aujourd’hui 2 juin, conformément aux conditions qui vous avaient été soumises hier, 1er juin. Les adversaires se sont rencontrés à six heures moins dix minutes du matin dans le bois appelé « La Chênaie », situé à trois verstes et demie de la ville.

« Le duel, y compris le temps nécessaire pour les signaux, dura une minute dix secondes. Les places avaient été tirées au sort. Au commandement de : « En avant », les deux adversaires se sont avancés l’un sur l’autre. Le coup de feu du lieutenant Nicolaiev atteignit le lieutenant Romachov à la partie supérieure droite du ventre. Le lieutenant Nicolaiev s’était arrêté pour tirer, et était resté sur place pour attendre le coup de feu de son adversaire. Lorsque le laps de temps prescrit pour la riposte fut écoulé, on constata que le sous-lieutenant Romachov n’était pas en état de la faire. En conséquence, les témoins du sous-lieutenant Romachov proposèrent de considérer le duel comme terminé. Ce qui fut adopté après assentiment général. Pendant qu’on le transportait en voiture à l’hôpital, le sous-lieutenant Romachov tomba dans une profonde syncope et succomba au bout de sept minutes aux suites d’une hémorragie interne.

« Les témoins du lieutenant Nicolaiev étaient le lieutenant Vassine et moi ; ceux du sous-lieutenant Romachov : les lieutenants Bek-Agamalov et Vietkine. D’un consentement unanime, la direction du duel m’avait été confiée. Ci-joint le certificat du médecin aide-major Znoïko.

« Le capitaine en second,
« Ditz. »

POSTFACE

Il y a tantôt dix-sept ans que parut la première édition russe de ce livre : énorme laps de temps dans la courte vie humaine ; quelques siècles dans l’existence de la malheureuse Russie.

L’auteur avait conçu ce roman bien avant la guerre russo-japonaise ; il l’écrivit, le cœur navré, uniquement guidé par son profond amour de la patrie et de l’armée ; et, s’il découvrit — peut-être un peu rudement — les plaies dont celles-ci souffraient, ce n’était pas par raillerie mais dans le seul souci de les guérir. Cependant l’amertume qui empoisonna son âme pendant cette guerre inutile, désastreuse et sans gloire l’aveugla et lui enleva cet équilibre entre l’esprit et le cœur, cette calme sérénité indispensables à la création d’une œuvre purement artistique. Toutefois, s’il est vrai que ce livre ait pu exercer, grâce à sa large diffusion, une quelconque influence sur la rénovation de l’armée russe, pendant les dix années qui séparèrent la campagne de Mandchourie de la Grande Guerre, l’auteur estime aujourd’hui encore n’avoir pas fait œuvre vaine.

Pendant cette période en effet l’armée russe a été traitée comme un rucher dont le maître ouvre les ruches vieillies et mal ventilées, pour en retirer les bourdons et les abeilles malades et transporter les bien portantes dans une nouvelle ruche sèche, solide : ce sont toujours les mêmes abeilles, mais déjà la ruche bourdonne d’une fébrile activité !