[12] Manuel de grammaire russe. — H. M.

[13] Héros du célèbre poème de Pouchkine : Eugène Oniéguine. — H. M.

Soudain, s’animant de plus en plus, elle enleva le fil des mains du sous-lieutenant, comme pour qu’il ne fût distrait par rien, et se mit à parler passionnément de ce qui constituait tout l’intérêt, l’essence même de sa vie actuelle.

— Je ne puis pas, je ne puis pas rester ici, Romotchka ! Comprenez-moi ! Rester ici, c’est s’encroûter, aller à vos assommantes soirées, s’occuper de commérages et d’intrigues, discuter de solde, d’allocation, de frais de déplacement, organiser à tour de rôle avec les amies de ridicules sauteries, jouer au vinte[14]… Voilà, et vous vantez notre bien-être ! — Pour l’amour de Dieu, regardez donc d’un peu plus près ce confort bourgeois ! Ces dentelles, ces guipures que j’ai brodées moi-même, cette robe que j’ai transformée, ce hideux tapis de peluche confectionné avec des morceaux… tout cela, c’est affreux, ignoble ! Comprenez donc, mon cher Romotchka, qu’il me faut le monde, le grand, le vrai monde, la lumière, la musique, l’adoration, de fines flatteries et de spirituels interlocuteurs. Vous savez, Volodia n’a pas inventé la poudre, mais c’est un honnête homme, audacieux et laborieux. Qu’il entre seulement à l’état-major et je lui assurerai, je le jure, une brillante carrière. Je connais les langues vivantes, je sais me tenir dans n’importe quelle société, j’ai — comment dirai-je ? — une telle souplesse d’âme que je me tirerai d’affaire partout et que je saurai m’adapter à tout… Enfin, Romotchka, regardez-moi, regardez-moi attentivement : suis-je un être si peu intelligent, une femme si laide, qu’il me faille moisir toute la vie dans cet infect trou qui ne figure sur aucune carte géographique !

[14] Vinte (la vis), genre de whist, jeu de cartes très populaire en Russie. — H. M.

D’un geste rapide, elle se cacha le visage dans son mouchoir et son amour-propre dépité s’exhala soudain en larmes amères.

Son mari, inquiet, accourut auprès d’elle, avec un air perplexe et décontenancé. Mais Chourotchka s’était déjà remise et avait enlevé son mouchoir du visage. Elle ne pleurait plus, mais ses yeux étincelaient encore de colère passionnée.

— Ce n’est rien, Volodia, ce n’est rien, chéri, dit-elle en l’écartant de la main.

Puis, de nouveau folâtre, elle se retourna vers Romachov et, lui reprenant le peloton de fil, lui demanda avec un rire capricieux et séducteur :

— Répondez donc, maladroit Romotchka, suis-je belle, oui ou non ? Ne pas répondre à une femme qui demande un compliment, c’est le comble de l’impolitesse !