Acuité de l’observation, ingéniosité de l’imagination, science de la composition, amour profond de la nature, haute conception de l’art, pitié simple et sans affectation, humour, franche gaieté, telles sont les qualités dominantes, grâce auxquelles M. Kouprine est si parfaitement accessible au public français. Enfin bien qu’il ne se départe jamais d’un strict objectivisme, une cordialité particulière, charmante, prenante, donne le ton à toute son œuvre. Peut-être apparaîtra-t-elle à travers les imperfections de la traduction.

H. M.

I

L’exercice du soir de la 6e compagnie tirait à sa fin ; les officiers subalternes regardaient leurs montres de plus en plus fréquemment et avec une impatience croissante. La compagnie s’initiait à la pratique du service de place. Les soldats étaient disséminés sur tout le terrain d’exercices : le long des peupliers bordant la route, à côté des appareils de gymnastique, devant les portes de l’école régimentaire, auprès des chevalets de pointage. Ils étaient supposés de faction devant une poudrière, devant le drapeau, devant un corps de garde, auprès de la caisse du régiment. Les caporaux de pose circulaient entre ces pseudo-postes et plaçaient les sentinelles ; on faisait la relève de la garde ; les sous-officiers inspectaient les postes et s’assuraient si leurs hommes connaissaient bien la consigne, en cherchant, tantôt à prendre par ruse le fusil aux sentinelles, tantôt à les obliger à quitter leur faction, tantôt à leur remettre en garde un objet quelconque, généralement leur propre casquette. Les anciens soldats, qui connaissaient mieux cette casuistique facétieuse, répondaient, dans ces différents cas, sur un ton des plus rébarbatifs : « Au large ! Je n’ai le droit de donner mon fusil à personne, sauf si j’en reçois l’ordre de Sa Majesté l’Empereur lui-même. » Mais les jeunes soldats s’embrouillaient. Ils ne savaient pas encore discerner les plaisanteries, les exemples, des véritables exigences du service, et ils passaient d’un extrême à l’autre.

— Khliebnikov ! diable de maladroit, criait le petit caporal Chapovalenko, alerte et rondelet, — et le timbre de sa voix indiquait qu’il souffrait, en sa qualité de gradé, de la maladresse de son subordonné, — combien de fois t’ai-je dit ce que tu avais à faire, imbécile ! De qui sont les ordres que tu viens d’exécuter ? Est-ce de celui que tu as arrêté ? Que le diable te… Réponds, pourquoi as-tu été mis en faction ?

Au troisième peloton il se produisit un incident sérieux. Le jeune soldat Moukhamedjinov, un Tatare, qui comprenait et parlait à peine le russe, était absolument déconcerté par les facéties de ses chefs — le réel et l’imaginaire. Il entra soudain en fureur, croisa la baïonnette et répondait à toutes les exhortations et à tous les ordres ces seuls mots péremptoires :

— Je vous embroche.

— Arrête, imbécile…, tâchait de lui faire entendre raison le sous-officier Bobylev. Tu sais bien qui je suis ? Je suis ton chef de poste ; par conséquent…