— Je vous embroche ! cria le Tatare d’un air effaré et méchant, les yeux injectés de sang et menaçant nerveusement de sa baïonnette quiconque l’approchait. Autour de lui avaient formé le cercle un certain nombre de soldats enchantés de cet incident comique qui leur permettait de se reposer une minute pendant leur fastidieux exercice.
Le commandant de la compagnie, capitaine Sliva, alla se rendre compte de ce qui se passait. Tandis qu’il gagnait d’un pas nonchalant, courbé et traînant les jambes, l’autre extrémité du terrain d’exercices, les officiers subalternes se réunissaient pour bavarder et fumer. Ils étaient trois : le lieutenant Vietkine, garçon de trente-trois ans, chauve, portant moustache, bon vivant, beau parleur, gai chanteur et franc ivrogne ; le sous-lieutenant Romachov, qui n’avait pas deux ans de présence au régiment, et le sous-enseigne Lbov, svelte et pétulant gamin aux yeux malicieux, caressants et bêtas, avec un éternel sourire sur des lèvres épaisses et naïves, et qui semblait tout farci de vieilles anecdotes de garnison.
— Quelle cochonnerie ! dit Vietkine, en jetant un coup d’œil sur sa montre en maillechort dont il referma rageusement le couvercle. Pourquoi diable retient-il la compagnie si longtemps ? Idiot !
— Mais si vous lui expliquiez cela à lui-même, Pavel Pavlytch ? conseilla Lbov d’un air futé.
— Eh diable ! allez le lui expliquer vous-même… Ce qu’il y a de certain, c’est que tout cela est inutile. Ils se démènent toujours avant les inspections. Ils font du zèle. Ils agacent le soldat, le tourmentent, le font tourner en Turc, et à l’inspection il restera planté comme une souche. Vous connaissez cette histoire de deux commandants de compagnie qui se disputaient pour savoir lequel de deux soldats appartenant respectivement à leurs unités mangerait le plus de pain. Ils choisirent deux gloutons réputés. L’enjeu du pari était important : une centaine de roubles, je crois. L’un des deux soldats mangea sept livres de pain et en resta là ; il ne pouvait plus en avaler davantage. Le capitaine s’en prit sur-le-champ au sergent-major : « Dis donc, toi, espèce de…, tu m’as fourré dedans ? » Le sergent-major, fixant les yeux, répondit : « Je ne puis savoir, Votre Haute Noblesse, ce qui lui est arrivé. Ce matin, nous avons fait une répétition, il a bouffé huit livres en une seule séance. » Il en est de même de nos hommes… Ils répètent d’une façon stupide, et lors de l’inspection ils resteront cois.
— Hier… (Lbov éclata soudain de rire) hier, lorsque les exercices étaient déjà finis dans toutes les compagnies, je rentrais chez moi vers huit heures, il faisait complètement nuit. Je vis qu’à la 11e compagnie on faisait une théorie sur les sonneries. Les hommes psalmodiaient en chœur : « Poin-tez ! à hauteur de la poitrine ti-rez ! » Je dis au lieutenant Androussévitch : « Pourquoi fait-on encore chez vous pareille musique ? » Il me répondit : « Nous sommes comme les chiens, nous aboyons à la lune. »
— Tout m’embête ! Zut ! bâilla Vietkine. Tiens, quel est ce cavalier ? C’est Bek, il me semble ?
— Mais oui, c’est Bek-Agamalov, confirma Lbov qui avait la vue perçante. Comme il se tient à cheval !
— Très bien, acquiesça Romachov. A mon avis il monte mieux que n’importe quel officier de cavalerie. Ho ! ho ! ho ! son cheval se met à danser. Bek fait des manières.
Sur la route passait lentement à cheval un officier en gants blancs et en uniforme d’adjudant-major. Il montait un grand et long alezan avec une queue courte, à l’anglaise. Le cheval s’échauffait, secouait avec impatience son cou rassemblé par le mors et faisait de fréquents changements de pieds.