Romachov tressaillit et détourna avec peine ses yeux de la jeune femme.

— Non, je n’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler. Pourquoi cette question ?

— En effet, vous avez l’habitude de ne rien lire. Franchement, Iouriï Alexéievitch, vous vous laissez par trop aller. A mon avis, il s’est passé un fait absurde. Je sais bien que les duels entre officiers sont inévitables, nécessaires — elle serra d’un geste persuasif sa broderie contre sa poitrine — mais pourquoi ont-ils lieu avec un tel manque de tact ? Jugez-en vous-même : un lieutenant a outragé un de ses camarades. L’offense est grave et le corps d’officiers décide qu’un duel devra s’ensuivre. Mais ici commence la bêtise, l’absurdité. Les conditions du duel ressemblent à un arrêt de mort : on se battra à quinze pas de distance jusqu’à blessure grave… si les deux adversaires peuvent encore se tenir debout, ils recommenceront le feu. Ce n’est pas un duel, c’est une boucherie. Mais, attendez, la suite est pire : c’est… je ne sais quoi ! Tous les officiers, et même, je crois, leurs femmes se rendent sur le lieu du duel et un photographe s’installe dans un buisson. N’est-ce pas horrible, Romotchka ! Et le malheureux sous-lieutenant, le fendrik, comme dit Volodia, un garçon comme vous et qui plus est — l’offensé et non pas l’offenseur, reçoit au troisième coup de feu une horrible blessure dans le ventre et meurt le soir dans d’atroces souffrances. Et le pauvre avait, comme notre Mikhine, sa mère âgée et sa sœur vieille fille, qui vivaient avec lui… Mais pour quelle raison, dites-moi, était-il nécessaire de transformer ce duel en une sanglante pitrerie ? Et notez bien que cela s’est passé très peu de temps après que les duels ont été autorisés. Vous pouvez me croire, je vous assure, s’écria Chourotchka dont les yeux étincelaient, les adversaires sentimentaux des duels d’officiers — oh ! je les connais, ces misérables lâches qui se font passer pour des libéraux — ne vont pas manquer de brailler : « Ah ! quelle sauvagerie ! quelle survivance des temps barbares ! quel fratricide ! »

— Seriez-vous sanguinaire, Alexandra Pétrovna ? insinua Romachov.

— Pas du tout, répliqua-t-elle d’un ton tranchant. Je suis, au contraire, compatissante ; quand un insecte me chatouille le cou, je l’enlève en tâchant de ne pas lui faire mal. Mais, tâchez de me comprendre, Romachov ; c’est une affaire de simple logique. A quoi sont destinés les officiers ? A la guerre. Quelles sont les qualités qui sont les plus nécessaires à la guerre ? L’audace, l’orgueil et le mépris de la mort. En temps de paix, dans quelles circonstances ces qualités peuvent-elles se révéler le plus ostensiblement ? Dans les duels. Et c’est tout. Il me semble que c’est clair. Les officiers français peuvent se passer du duel parce que chaque Français a dans le sang la conception, exagérée même, de l’honneur ; les officiers allemands n’ont pas besoin non plus du duel, parce que tous les Allemands sont disciplinés de naissance, mais nous, nous, nous ! Avec le duel, il n’y aura plus parmi nos officiers de grecs comme Artchakovskiï, ou d’ivrognes fieffés dans le genre de votre Nazanskiï ; avec le duel, plus de honteuse promiscuité, plus de basse crapulerie ; avec le duel, on ne vous entendra plus, au mess, échanger entre vous gouailleries et obscénités en présence des domestiques, et on ne vous verra plus vous lancer réciproquement des carafes à la tête, tout en ayant soin de rater vos coups. Avec le duel, vous ne vous dénigrerez plus les uns les autres derrière le dos. Un officier doit peser toutes ses paroles. Un officier, c’est un modèle de correction. Et puis, vraiment, quelle sensiblerie, avoir peur d’un coup de feu ! Votre profession n’est-elle pas de risquer la vie !… Mais assez comme cela !

Elle interrompit capricieusement sa tirade et se replongea dans son travail. De nouveau le silence pesa.

— Chourotchka, comment dit-on en allemand : rival ? — s’enquit Nicolaiev en levant la tête de dessus son livre.

— Rival ? reprit Chourotchka en appuyant pensivement son crochet sur sa fine chevelure.

— Dis-moi toute la phrase.

— La phrase ?… attends… voilà… « Notre rival étranger… »