— Au revoir, Baouline. Viens me voir un de ces jours.

Romachov se colla à la palissade. Il rougit de honte, malgré l’obscurité ; tout son corps se couvrit soudain de sueur et il crut que des milliers d’aiguilles lui piquaient la peau aux jambes et sur le dos : « C’est fini ! je suis la risée même des ordonnances ! » pensa-t-il avec désespoir. Immédiatement il repassa dans son esprit toute la soirée et dans différentes expressions dans le ton des phrases, dans les coups d’œil qu’avaient échangés entre eux les maîtres de maison, il vit subitement beaucoup de petits détails qu’il n’avait pas remarqués auparavant et qui maintenant lui semblaient prouver qu’on faisait peu de cas, qu’on se moquait et qu’on en avait assez de lui, visiteur importun.

— Quelle honte ! quelle honte ! chuchota le sous-lieutenant sans bouger de place. En être arrivé à ce point qu’on ait de la peine à te supporter quand tu viens… Non, assez. Maintenant je sais parfaitement qu’en voilà assez !

La lumière du salon des Nicolaiev s’éteignit :

« Les voilà dans leur chambre à coucher », pensa Romachov et avec une lucidité extraordinaire, il se les représenta s’apprêtant à se coucher, se déshabillant l’un à côté de l’autre avec l’indifférence habituelle et l’absence de pudeur de gens mariés depuis longtemps. Il crut les entendre parler de lui. Vêtue seulement d’un jupon, elle peigne, devant une glace, sa chevelure pour la nuit. Vladimir Éfimytch, assis sur le lit, en caleçon et en chemise, enlève ses bottes et, rougissant sous ses efforts, déclare d’un ton fâché et endormi : « Tu sais, Chourotchka, j’en ai plein le dos de ton Romachov. Je ne comprends vraiment pas quel intérêt tu éprouves à le fréquenter. » Mais Chourotchka, tout en conservant une épingle à cheveux à la bouche, lui rétorque dans la glace, sans se retourner : « Ce n’est nullement mon mais ton Romachov !… »

Cinq minutes s’écoulèrent avant que Romachov, angoissé par ces amères réflexions, se décidât à se remettre en marche. Il longea, en se glissant à pas de loup, la longue palissade qui entourait la maison des Nicolaiev, retirant avec précaution ses pieds de la boue, comme s’il craignait d’être entendu et surpris en train de commettre une mauvaise action. Il ne voulait pas encore rentrer chez lui, il se sentait pris de dégoût au souvenir de son étroite et longue chambre à fenêtre unique et de tous les hideux objets qui la meublaient : « Je vais aller chez Nazanskiï, exprès pour la mortifier », résolut-il inopinément, et sur-le-champ il en ressentit une certaine satisfaction de vengeance : « Elle m’a reproché mon amitié pour Nazanskiï, eh bien, tant pis, pour la narguer, je vais chez lui !… »

Levant les yeux vers le ciel et serrant fortement sa main sur sa poitrine, il se dit avec chaleur en lui-même : « Je jure, oui, je jure que je suis allé chez eux pour la dernière fois. Je ne veux plus subir une pareille humiliation. Je le jure ! »

Et immédiatement, à son habitude, il ajouta mentalement : « Ses yeux noirs expressifs étincelaient de résolution et de mépris », — bien que ses yeux ne fussent pas noirs, mais tout banalement jaunâtres et cerclés de vert !

Nazanskiï occupait une chambre dans l’appartement d’un de ses camarades, le lieutenant Zegrjt. Ce Zegrjt était très probablement le plus ancien lieutenant de toute l’armée russe, bien qu’il fît son service d’une façon irréprochable et qu’il eût pris part à la campagne des Balkans. Par une fatalité inexplicable, il n’avait pas eu d’avancement. Il était veuf avec quatre petits enfants et arrivait pourtant à joindre les deux bouts avec sa solde de quarante-huit roubles. Il occupait de grands appartements dont il sous-louait les chambres à des officiers célibataires ; il tenait une pension, élevait des poules et des dindons et savait acheter, à bon marché et en temps opportun, le bois de chauffage. Il faisait prendre lui-même des bains à ses enfants dans des auges, les soignait avec les médicaments d’une petite pharmacie domestique, et leur confectionnait, à la machine à coudre, des blouses, des culottes et des chemises. Avant son mariage, Zegrjt, ainsi d’ailleurs que de nombreux officiers célibataires, aimait beaucoup à faire de petits ouvrages de dames, et aujourd’hui c’était la dure nécessité qui l’obligeait à s’en occuper. Les mauvaises langues prétendaient même qu’il tirait profit de ses ouvrages manuels en les vendant secrètement.

Mais, malgré tous ces petits expédients Zegrjt se trouvait dans une situation précaire. Ses volailles mouraient de maladies épizootiques, ses chambres restaient sans locataires, ses pensionnaires se plaignaient fortement de la mauvaise nourriture et ne payaient pas. Périodiquement quatre fois par an, on pouvait voir l’efflanqué et barbu Zegrjt, le visage défait et couvert de sueur, courir de par la ville dans l’espoir de trouver à emprunter quelque argent : il portait alors sur l’oreille sa casquette et le collet de son antique raglan, — modèle Nicolas Ier, datant d’avant la guerre des Balkans, — flottait sur ses épaules comme une aile déployée.