— Vous avez absolument raison, Vladimir Éfimytch, répliqua Romachov sur un ton dégagé qui lui parut à lui-même trop hâtif et complaisant. Et, tout en se levant de table, il pensait tristement : « Décidément, ici, on ne se gêne pas avec moi. Aussi bien, qu’y viens-je faire ? »
Il avait l’impression que Nicolaiev le chassait volontiers de chez lui. Mais, néanmoins, en le saluant à dessein le premier, avant de prendre congé de Chourotchka, il songeait avec jouissance qu’il allait sentir à l’instant la vigoureuse et caressante pression de main de cette délicieuse jeune femme. Chaque fois qu’il s’apprêtait à partir, il avait la même pensée. Quand ce moment approcha, il s’absorba si profondément dans cette ravissante poignée de main qu’il n’entendit pas Chourotchka lui dire :
— Ne nous oubliez pas. Vous savez qu’ici on est toujours heureux de vous voir. Au lieu de vous griser avec votre Nazanskiï, venez plutôt chez nous. Seulement, rappelez-vous qu’avec vous nous ne nous gênons pas.
Il n’eut conscience de ces paroles et ne les comprit qu’une fois sorti dans la rue.
— Oui, avec moi on ne se gêne pas, — murmura-t-il avec cette susceptibilité amère et maladive à laquelle sont enclins les jeunes gens de son âge remplis d’amour-propre.
V
Romachov descendit le perron. La nuit semblait devenue encore plus noire, plus profonde et plus chaude. Le sous-lieutenant marchait à tâtons, se retenant des mains à la palissade en attendant que ses yeux fussent habitués aux ténèbres. A ce moment, la porte conduisant à la cuisine des Nicolaiev s’ouvrit soudain, jetant pour un instant dans l’obscurité un large rais de lumière jaunâtre. Des pas clapotèrent dans la boue et Romachov entendit la voix courroucée de Stépane, l’ordonnance des Nicolaiev.
— Il vient tous les jours, tous les jours. Et pourquoi diable vient-il ?…
Un autre soldat inconnu du sous-lieutenant répondit avec indifférence, dans un long et paresseux bâillement :
— En voilà une affaire, frère… Et tout cela, c’est parce qu’ils vivent trop bien… Allons, au revoir, Stépane.