— Je vous remercie, je mangerai plus tard.

Nazanskiï, les mains dans les poches, reprit sa promenade. Après avoir traversé deux fois la chambre, il se mit à parler comme s’il continuait une conversation interrompue un instant auparavant.

— Oui, je ne cesse de marcher et de réfléchir. Et vous savez, Romachov, je suis heureux. Demain, au régiment, tout le monde dira que j’ai la maladie de l’ivrognerie. Ma foi, c’est vrai si l’on veut, mais ce n’est pas tout à fait exact. En ce moment, je suis heureux, je ne suis nullement malade et je ne souffre pas. En temps ordinaire, mon intelligence et ma volonté sont étouffées. Je me trouve alors misérable, peureux, et je deviens sot, chagrin, prudent et raisonnable. Je déteste, par exemple, le service militaire, et pourtant je sers. Pourquoi est-ce que je sers ? Le diable le sait, pourquoi ! Parce que, dès mon enfance, on m’a ressassé et qu’aujourd’hui tout le monde autour de moi répète que dans la vie, l’important, c’est de servir, de bien manger et d’être bien vêtu. Quant à la philosophie, dit-on, c’est une chose idiote, bonne pour celui qui n’a rien à faire, et à qui sa maman a laissé de la fortune. Et je fais des choses qui me répugnent, j’exécute, par peur de mourir de faim, des ordres que je trouve parfois cruels et parfois stupides. Mon existence est monotone comme une palissade et grise comme le drap des capotes de soldat. Impossible — je ne dis pas de raisonner à haute voix — mais seulement de méditer sur l’amour, la beauté, la nature, sur l’égalité et le bonheur des hommes, sur la poésie, sur Dieu. On se moque de moi ; ha, ha, ha ! toujours de la philosophie ! Il est ridicule, grotesque et illicite à un officier de ligne de penser à des choses élevées. C’est de la philosophie, que diable, et par conséquent, un absurde galimatias, un bavardage oiseux et stupide.

— Et cependant, c’est la chose capitale dans la vie, déclara d’un air pensif Romachov.

— Mais voici venir cette heure qu’ils appellent d’un nom si dur, continua, sans l’écouter, Nazanskiï qui marchait toujours en long et en large et, par moments, faisait des gestes persuasifs, en se tournant d’ailleurs, non pas vers Romachov, mais vers les deux angles opposés de sa chambre, sur lesquels il se dirigeait alternativement.

— Cette heure, c’est celle de ma liberté, Romachov, de la liberté de mon âme, de ma volonté et de mon intelligence. Je vis alors d’une vie étrange peut-être, mais en tous cas, profonde et merveilleuse. Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai lu, tout ce dont j’ai entendu parler, s’anime soudain en moi, revêt un extraordinaire éclat, acquiert un sens profond, insondable. Ma mémoire devient comme un musée de précieuses découvertes. Comprenez-vous, je suis alors un véritable Rothschild ! Je prends le premier sujet qui me vient à l’esprit et je le scrute longuement, profondément, voluptueusement : personnes, rencontres, caractères, livres, femmes, — ah ! surtout les femmes et l’amour…! Parfois, je songe aux grands hommes disparus, aux martyrs de la science, aux sages, aux héros ainsi qu’à leurs paroles sublimes. Parfois aussi, et bien que je ne croie pas en Dieu, je songe aux saints, aux ascètes, aux martyrs et me remémore d’édifiants canons et de touchantes litanies. J’ai passé par le petit séminaire, mon cher, et possède une mémoire étonnante ! Eh bien ! quand je réfléchis à toutes ces choses, il m’arrive de ressentir si violemment la joie ou le chagrin d’autrui, ou encore l’éternelle beauté d’une belle action que je me mets à marcher solitaire, comme en ce moment, et à pleurer… à pleurer à chaudes larmes…!

Romachov se leva doucement du lit et vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre ouverte, le dos et les pieds appuyés sur les jambages opposés de la croisée. L’éclairage de la chambre faisait paraître l’obscurité de la nuit plus dense et plus mystérieuse. Un vent chaud, impétueux, mais sourd, agitait sous la fenêtre le noir feuillage des buissons. Et dans cet air doux, saturé d’étranges aromes printaniers, dans cette silencieuse obscurité, dans ces trop brillantes et quasi chaudes étoiles, on sentait une fermentation secrète et passionnée, on devinait la soif de la maternité et la prodigue volupté de la terre, des plantes, des arbres, de tout un monde.

Nazanskiï continuait sa promenade et ses discours, sans regarder Romachov et comme s’adressant aux parois et aux angles de la pièce :

— Durant ces heures, mes pensées courent capricieuses, variées, inattendues. Mon esprit devient vif et subtil, mon imagination, un véritable torrent ! Toutes les choses, toutes les personnes que j’évoque se dressent devant moi avec autant de relief et de précision que si je les observais dans une chambre noire. Je sais, je sais, mon cher, que cette exacerbation des sens, cette illumination spirituelle n’est, hélas ! pas autre chose que l’action physiologique de l’alcool sur le système nerveux. Tout d’abord, lorsque je connus, pour la première fois, cette admirable poussée de vie intérieure, je fus tenté d’y voir l’Inspiration elle-même. Mais non, elle n’est ni créatrice, ni même durable. Ce n’est qu’un processus maladif, un afflux soudain qui, chaque fois, ronge de plus en plus le fond de l’âme. Cependant cette démence m’est douce et… au diable soient la prudence salvatrice et la sotte espérance de vivre cent dix ans et d’être signalé dans les échos de quelque journal comme curieux exemple de longévité… Je suis heureux, et tout est dit !

Nazanskiï s’approcha de nouveau de l’armoire, l’ouvrit, lampa un verre et la referma soigneusement. Paresseusement, presque inconsciemment, Romachov se leva et l’imita.