— A quoi songiez-vous lorsque je suis arrivé, Vassiliï Nilytch ? demanda Romachov en reprenant sa place sur le rebord de la fenêtre.

Mais Nazanskiï ne sembla pas entendre sa question.

— Ainsi, par exemple, quelle jouissance de songer aux femmes ! s’exclama-t-il en adressant un large geste persuasif à l’angle devant lequel l’amenait sa promenade. — Et lorsque je songe à elles, aucune mauvaise pensée ne salit ma rêverie. Pourquoi ? Il ne faut jamais — même en pensée, rendre quelqu’un complice d’une méchanceté ou, ce qui est pire, d’une malpropreté. Bien souvent, je songe aux femmes pures, tendres et délicates, à leurs larmes sereines et à leurs délicieux sourires, je songe aux jeunes et chastes mères, aux amantes qui affrontent la mort par amour, aux belles, innocentes et fières jeunes filles dont l’âme, d’une blancheur de neige, n’ignore ni ne redoute rien. Il n’y a pas de femmes semblables. Ou plutôt, je me trompe. Il doit y en avoir, mais ni vous ni moi ne les connaîtrons jamais. Vous encore, peut-être, mais moi, jamais.

Arrêté devant Romachov, il le regardait fixement, mais l’expression rêveuse de ses yeux et le sourire indécis qui errait autour de ses lèvres, prouvaient qu’il n’apercevait pas son interlocuteur. Jamais encore, même à ses meilleures minutes de sobriété, Nazanskiï n’avait montré à Romachov un visage aussi beau, aussi séduisant. Ses cheveux blonds tombaient en grosses boucles autour de son grand et beau front pur, sa barbe rousse de forme rectangulaire ondulait comme gaufrée ; sa tête élégante et massive, au cou découvert et d’un noble dessin, rappelait celle d’un de ces héros ou de ces sages grecs que Romachov avait admirés quelque part sur des gravures. Ses yeux bleus, clairs, légèrement humides, pétillaient d’esprit et de bonté. Il n’était pas jusqu’à la couleur de ce beau visage régulier, d’un rose tendre, qui ne fût un sujet d’émerveillement et seul un œil très exercé eût pu deviner dans cette fraîcheur apparente, ainsi que dans une certaine bouffissure des traits, un résultat de l’inflammation alcoolique du sang.

— L’amour ! Quel abîme de mystère ! Quelle jouissance, quelle souffrance aiguë et douce à la fois ! s’enthousiasma soudain Nazanskiï.

Dans son agitation, il s’empoigna par les cheveux et se lança de nouveau vers un angle de la pièce, mais avant de l’atteindre, s’arrêta brusquement, se retourna vers Romachov et partit d’un joyeux éclat de rire. Le sous-lieutenant l’observa avec inquiétude.

— Je me rappelle une bien amusante histoire, — reprit Nazanskiï d’un ton simple et bon enfant. C’est curieux comme mon esprit saute d’un sujet à l’autre. Je me trouvais un beau jour près de Riazan à l’embarcadère des vapeurs de l’Oka. Comme j’avais vingt-quatre heures à attendre — c’était à l’époque de la crue printanière — je m’installai confortablement au buffet. Au comptoir trônait la fille du tenancier, gamine de dix-huit ans environ, pas jolie, marquée de petite vérole, charmante pourtant avec ses yeux noirs, ses manières prestes et son ravissant sourire. Nous n’étions que trois dans la salle : elle, moi et un petit télégraphiste blondasse. Car je ne compte pas le père de la belle, grosse tête rouge de vieux dogue rageur, qui ne sortit guère de la coulisse. Il se montrait rarement, bâillait, se grattait le ventre sous son gilet, n’arrivait pas à se déciller les yeux et au bout de deux minutes retournait à son somme. Mais le télégraphiste, lui, apparaissait continuellement. Je le vois encore, appuyé des deux coudes sur le comptoir et gardant le silence. Elle aussi se taisait et regardait par la fenêtre le fleuve débordé. Tout à coup, le jouvenceau entonnait avec volubilité :

« Dis-moi ce qu’est l’amour,

Ce sentiment céleste

Qui nous trouble les sens… »