et retombait dans le silence. Au bout de cinq minutes, elle fredonnait à son tour : « Dis-moi ce qu’est l’amour ? », motif archi-rebattu, souvenir sans doute de quelque opérette qu’ils étaient allés — à pied probablement — entendre ensemble à la ville. Donc ils chantaient et se taisaient alternativement. Puis, tout en regardant par la fenêtre, elle oubliait, comme par mégarde, sa main sur le comptoir, et lui la pressait dans la sienne et lui caressait les doigts les uns après les autres. Ensuite la chanson reprenait : « Dis-moi ce qu’est l’amour. » Et cela dura une journée entière. J’avoue qu’alors cet « amour » finit par me porter singulièrement sur les nerfs, tandis que maintenant je suis ému en l’évoquant. Songez que leurs galanteries duraient sans doute depuis quinze jours et se prolongèrent probablement un mois encore après mon passage. Et je ne compris que longtemps après quel joyeux rayon de lumière jetait cette amourette dans leur pauvre vie mesquine, cent fois plus médiocre encore que notre stupide existence !… Au reste… Attendez, Romachov. Mes idées s’embrouillent. A quel propos ai-je amené ce télégraphiste en mon discours ?

De nouveau Nazanskiï s’approcha de l’armoire, mais cette fois il ne but pas et, tournant le dos à Romachov, il se frotta douloureusement le front et serra fortement ses tempes dans sa main droite. Ce geste nerveux avait quelque chose de pitoyable, d’impuissant, d’humilié.

— Vous parliez de l’amour, cet abîme, ce mystère, cette joie, lui fit ressouvenir Romachov.

— Oui, l’amour ! — s’exalta Nazanskiï. Il avala rapidement un petit verre, se détourna de l’armoire, les yeux enflammés et s’essuya rapidement les lèvres à la manche de sa chemise. — L’amour ! qui comprend ce sentiment ? On en a fait, ou plutôt, nous autres officiers en avons fait un thème d’ordurières opérettes, d’infâmes cartes postales, de scabreuses anecdotes et d’exécrables poésies. J’ai eu hier la visite de Ditz. Assis à la place que vous occupez en ce moment, il parlait des femmes en jouant avec son pince-nez d’or. Romachov, mon cher, si les animaux, les chiens par exemple, avaient le don de comprendre la parole humaine, et que l’un d’entre eux eût entendu hier les discours de Ditz, je vous assure qu’il se serait sauvé de honte. Vous savez, Ditz est un excellent garçon — comme tout le monde d’ailleurs — mais il se gêne de parler autrement des femmes, dans la crainte de perdre sa renommée de cynique, de débauché et de séducteur. C’est là une sorte de duperie générale, de fanfaronnade, de présomptueux mépris à l’égard de la femme. Et tout cela provient de ce que la plupart de nous voient dans l’amour, dans la possession, oui, je dis bien, dans la possession définitive de la femme, une sensation grossièrement bestiale, bassement égoïste, une honteuse polissonnerie — ah diable ! je ne sais trop comment m’exprimer. Et voilà pourquoi, dans la plupart des cas, la froideur, le dégoût, l’inimitié ont tôt fait de suivre la possession. Voilà pourquoi les hommes ont réservé la nuit à l’amour tout comme au vol et à l’assassinat… Soyez assuré, mon cher, que dans cette affaire, la nature leur tend un piège avec appât et nœud coulant.

— C’est exact, acquiesça tristement Romachov.

— Non, c’est faux — s’emporta Nazanskiï. Je vous dis que c’est faux. La nature en a, comme toujours, génialement ordonné. Il est juste que l’amour soit, pour le lieutenant Ditz, suivi du dégoût et de la satiété, tandis que, pour Dante, il n’est que charmes, que délices, qu’éternel printemps ! Et croyez bien que j’ai en vue l’amour dans le sens propre du mot, l’amour purement physique. Mais il est, lui aussi, l’apanage de quelques élus. Voulez-vous un exemple ? Tout le monde est doué — plus ou moins — du sens musical, mais des millions de gens n’ont pas ce sens plus développé qu’un poisson, ou que le capitaine Vassiltchenko — et parmi eux, il n’y a qu’un Beethoven. Il en va de même en tout : poésie, art, sagesse… L’amour aussi, je vous l’affirme, a ses sommets accessibles seulement à quelques êtres choisis entre mille millions de mille !

Il s’approcha de la fenêtre, appuya son front à l’angle de la muraille à côté de Romachov et, le regard perdu dans les chaudes ténèbres de la nuit printanière, il reprit d’une voix tremblante, profonde, inspirée :

— Oh ! nous ne savons pas apprécier les charmes délicats et insaisissables de l’amour, nous, êtres grossiers, paresseux et bornés. Comprenez-vous tout le bonheur nuancé, toutes les délicieuses souffrances que contient en soi un amour non partagé, un amour sans espoir ? Quand j’étais plus jeune, je n’avais qu’un rêve : m’éprendre d’une femme inaccessible et extraordinaire avec laquelle je n’aurais rien et ne pourrais jamais rien avoir de commun. Je me serais fait engager comme laquais, cocher, manœuvre, qu’importe ? J’aurais eu recours à tous les déguisements, à toutes les ruses pour l’apercevoir une fois par an, baiser sur l’escalier les traces de ses pas et, suprême félicité, toucher sa robe, ne fût-ce qu’une fois dans ma vie !

— Et sombrer dans la folie, dit tristement Romachov.

— Ah, mon cher, qu’importe ! s’emporta Nazanskiï, qui reprit nerveusement sa course sans fin à travers la chambre, qui sait ! c’est peut-être justement alors que vous connaîtrez une féérique et bienheureuse existence. Mais, soit : ce sublime, cet incroyable amour vous rendra fou — tandis que la paralysie générale et les maladies secrètes feront perdre la raison au lieutenant Ditz : lequel vaut mieux ? Mais réfléchissez donc au bonheur de rester toute une nuit posté de l’autre côté de la rue à regarder les fenêtres de sa belle. Elles s’éclairent tout à coup et une ombre se meut derrière les rideaux. Est-ce l’aimée ? Que fait-elle ? A quoi songe-t-elle ? La lumière s’éteint. Dors paisiblement, mon tendre amour, dors, mon adorée. Et voilà la journée remplie : c’est déjà une victoire ! Pendant des jours, des mois, des années, on dépense toutes les forces de son imagination, de sa persévérance, et enfin, joie délirante ! l’on arrive à se procurer un mouchoir, un morceau de papier ayant enveloppé des bonbons, un programme de concert abandonné. Elle vous ignore complètement, elle n’entendra jamais parler de vous, ses yeux glissent sur vous sans vous voir, mais, vous-même, vous l’adorez toujours, vous êtes constamment prêt à sacrifier pour elle — non, pourquoi pour elle ? — pour son caprice, pour son mari, pour son amant, pour son petit chien favori, votre vie, votre honneur, et tout ce qu’il est possible de donner ! Romachov, ce sont là des joies que ne connaissent pas les beaux séducteurs.