— Oh ! comme c’est vrai ! comme ce que vous dites est beau ! s’écria Romachov tout ému. — Depuis un certain temps déjà, il avait quitté la fenêtre et, comme Nazanskiï, marchait dans l’étroite et longue chambre, le heurtant à chaque instant et s’arrêtant. — Que de pensées vous viennent à l’esprit… Moi-même, je vais vous parler de moi. J’étais épris d’une… femme, oh ! ce n’était pas ici, c’était à Moscou… alors que… j’étais iounker[15], mais elle n’en savait rien. J’éprouvais une exquise jouissance à rester assis auprès d’elle et, quand elle travaillait, à lui prendre son peloton de fil et à le tirer tout doucement à moi. Rien de plus. Elle ne remarquait nullement mon petit manège, et moi, j’étais tellement heureux que la tête me tournait.
[15] Iounker (de l’allemand : junker) : élève d’une école militaire. — H. M.
— Oui, oui, je comprends, dit Nazanskiï, hochant la tête et souriant joyeusement et affablement, je vous comprends. C’est comme un fluide électrique, n’est-ce pas ? une douce et tendre communion d’âmes ? Ah ! mon cher, que la vie est belle !
Nazanskiï se tut, ému par ses pensées, et ses yeux bleus se remplirent de larmes brillantes. Romachov aussi se sentit envahi d’une indéfinissable mansuétude et d’un attendrissement quelque peu hystérique. Ces sentiments s’appliquaient identiquement à Nazanskiï et à lui-même.
— Vassiliï Nilytch, vous me surprenez, dit-il en prenant les deux mains de Nazanskiï et les serrant vigoureusement. Comment vous, si intelligent, si fin, si profond, pouvez-vous ruiner, comme à dessein, votre santé ? Oh ! non, non, je n’ose pas vous faire de la morale banale… Moi-même… Mais pourtant, si vous rencontriez dans votre vie une femme qui saurait vous apprécier, et qui serait digne de vous ? C’est une chose à laquelle je songe souvent !… Nazanskiï s’arrêta et regarda longtemps par la fenêtre grande ouverte.
— Une femme… traîna-t-il d’un air pensif. — Oui, je vais vous raconter, s’écria-t-il dans une soudaine résolution. — J’ai rencontré une seule et unique fois dans ma vie une femme extraordinaire et admirable… une jeune fille… mais, vous savez, comme dit Heine : « Elle était digne d’amour et il l’aimait, mais il était indigne d’amour et elle ne l’aimait pas. » Elle cessa de m’aimer parce que je bois… d’ailleurs, je ne sais pas, peut-être au contraire est-ce moi qui bois parce qu’elle a cessé de m’aimer. Cela ne se passait pas non plus ici… mais il y a longtemps. Vous savez qu’après avoir fait trois ans de service, j’ai passé quatre ans dans la réserve, et que je suis rentré de nouveau au régiment, il y a trois ans. Il n’y eut pas de roman entre nous. Nous eûmes en tout dix ou quinze entrevues, et cinq ou six conversations intimes. Mais avez-vous jamais pensé au pouvoir enchanteur, inéluctable du passé ? Toutes ces innocentes bagatelles sont maintenant ma seule richesse. Je l’aime encore aujourd’hui. Attendez, Romachov… vous êtes digne que je vous lise l’unique lettre, la première et la dernière qu’elle m’ait écrite.
Il s’accroupit devant sa valise et commença à retourner sans se hâter différents papiers, tout en continuant de parler :
— En vérité, elle n’a jamais aimé que moi. Elle est dévorée d’ambition, possédée de je ne sais quel démon orgueilleux et méchant. Cependant elle est bonne, bien féminine et délicieuse au possible. On dirait qu’il y a en elle deux êtres : l’un à l’âme sèche et égoïste ; l’autre, au cœur tendre et passionné. Voici la lettre, lisez-la, Romachov. Le commencement est sans importance, — Nazanskiï replia la partie supérieure du feuillet. — Lisez à partir d’ici.
Quelque chose d’étrange sonna dans la tête de Romachov, et toute la chambre vacilla devant ses yeux. Les caractères étaient grands, fins et nerveux ; la lettre ne pouvait avoir été écrite que par la main nerveuse d’Alexandra Pétrovna, tant l’écriture était originale, irrégulière et élégante. Romachov, qui avait reçu fréquemment d’elle des billets d’invitation à un dîner ou à une partie de vinte, aurait pu reconnaître cette écriture entre mille.
« … Il est triste et pénible pour moi de le dire, lut-il sous la main de Nazanskiï. Mais c’est vous-même qui avez tout fait pour mettre à nos relations un terme aussi malheureux. Ce que je déteste le plus dans la vie c’est le mensonge, qui est toujours le résultat de la pusillanimité et de la faiblesse, et c’est pour cela que je ne veux pas vous mentir. Je vous aimais et je vous aime encore, et je sais que je ne pourrai étouffer ce sentiment ni vite ni facilement. Mais je finirai cependant par le vaincre. Qu’adviendrait-t-il si j’agissais autrement ? Certes, j’aurais en moi suffisamment de force et d’abnégation pour servir de gouvernante, de bonne d’enfants ou de sœur de charité à un homme veule, déchu, et moralement décomposé ; mais je hais les sentiments de pitié et le perpétuel pardon humiliant, et je ne veux pas que vous les éveilliez en moi. Je ne veux pas que vous vous nourrissiez d’une aumône de compassion et d’une fidélité de chien. Mais vous ne pouvez pas changer, malgré votre intelligence et votre belle âme. Avouez loyalement, sincèrement, que vous ne le pouvez pas. Ah ! cher Vassiliï Nilytch, si vous pouviez ! si vous pouviez ! Tout mon cœur, toute ma volonté aspire à vous, je vous aime. Mais c’est vous-même qui n’avez pas voulu de moi. Pour l’être que l’on aime, on peut bouleverser l’univers, et je vous avais demandé si peu de chose. Vous ne pouvez pas ? Adieu. Je vous baise par la pensée sur le front… comme un défunt, puisque, pour moi, vous êtes mort. Je vous conseille de détruire cette lettre, non pas que je craigne quelque chose, mais parce que, à la longue, elle serait pour vous une source de chagrins et de souvenirs douloureux. Encore une fois, je le répète… »