— La suite est sans intérêt pour vous, — dit Nazanskiï en retirant le papier des mains de Romachov. — C’est la seule lettre qu’elle m’ait adressée.
— Que se passa-t-il ensuite ? demanda avec peine Romachov.
— Ensuite ? Ensuite nous cessâmes de nous voir. Elle… elle partit je ne sais où et elle épousa, il me semble… un ingénieur. C’est d’un intérêt secondaire.
— Et vous n’allez jamais chez Alexandra Pétrovna ?
Romachov prononça ces mots à voix très basse, mais les deux officiers frissonnèrent en les entendant, et pendant longtemps ils ne purent détourner leurs yeux l’un de l’autre. Pendant ces quelques secondes, toutes les barrières que la ruse, la dissimulation et l’impénétrabilité dressent d’ordinaire entre les hommes semblèrent se lever entre eux, et, réciproquement, ils déchiffrèrent, en toute liberté, leurs âmes. Instantanément, ils comprirent mille choses dont ils avaient jusqu’alors fait mystère, et toute leur conversation de ce jour prit soudain un sens particulier, profond et presque tragique.
— Comment ? Et vous… aussi ? — dit enfin tout doucement Nazanskiï, avec une expression de terreur folle dans les yeux.
Mais il se ressaisit aussitôt et s’écria avec un rire affecté :
— Fi donc, quel malentendu ! Nous nous sommes, l’un et l’autre, éloignés de notre sujet. La lettre que je vous ai montrée a été écrite, il y a cent ans, et cette femme vit actuellement bien loin, bien loin… dans la Transcaucasie, je crois. Ainsi donc, où en étions-nous restés ?
— Il est temps que je rentre chez moi, Vassiliï Nilytch, il est tard, dit Romachov en se levant.
Nazanskiï n’essaya pas de le retenir. Ils prirent congé, sans froideur, ni sécheresse, mais comme honteux l’un de l’autre. Romachov était maintenant plus convaincu que jamais que la lettre avait été écrite par Chourotchka. En retournant chez lui, il songeait sans cesse à cette lettre et ne pouvait démêler la nature des sentiments qu’elle avait éveillés en lui. Il était jaloux de Nazanskiï, jaloux du passé, il éprouvait une mauvaise et triomphante pitié à l’égard de Nicolaiev, mais en même temps il nourrissait un nouvel espoir indéfini, vague, mais doux et engageant. Cette lettre semblait le mettre en possession de quelque fil mystérieux, invisible, qui le conduisait vers l’avenir.