Le vent s’était calmé.
Un profond silence remplissait la nuit dont l’obscurité semblait chaude et veloutée. Une vie secrète et créatrice se devinait dans la vivacité de l’air, la tranquillité des arbres invisibles, l’odeur de la terre. Romachov marchait sans voir la route, et il s’attendait sans cesse à ce qu’un souffle chaud et puissant lui caressât le visage. Et son âme évoquait jalousement les clairs et irrévocables printemps de son enfance, enviait innocemment son pur et cher passé.
En arrivant chez lui, il y trouva une courte lettre de Raïssa Alexandrovna Peterson. Dans un style ridiculement ampoulé, elle lui reprochait sa noire trahison, prétendait tout savoir, et le menaçait des terribles vengeances dont est capable un cœur de femme meurtri.
« Je sais ce qu’il me reste à faire ! — écrivait-elle. Si je ne meurs pas de consomption à la suite de votre lâche conduite, soyez sûr que je me vengerai cruellement. Vous croyez peut-être que personne ne sait où vous passez toutes vos soirées. Aveugle ! Les murs ont des oreilles. Je suis chacun de vos pas. D’ailleurs, malgré vos belles manières et toute votre éloquence, vous n’obtiendrez rien là-bas, et vous n’aboutirez qu’à vous faire mettre à la porte comme un chien par N… En tout cas, je vous conseille d’être plus circonspect avec moi. Je ne suis pas de ces femmes qui pardonnent les outrages qu’on leur fait.
Je sais manier le poignard.
Je suis née près du Caucase !!!
Raïssa.
« Autrefois vôtre et maintenant à personne. »
« P.-S. — Ne manquez pas de venir samedi au mess. Il est nécessaire que nous ayons ensemble une explication. Je vous réserve le troisième quadrille, mais, cette fois, ce n’est plus selon nos conventions !
« R. P. »
Telle une émanation marécageuse, la lecture de cette lettre idiote rappela à Romachov la stupidité et la trivialité de la vie de province avec ses cancans pleins de méchanceté. Il lui semblait qu’il était couvert de la tête aux pieds de la boue gluante et inlavable dont l’avait souillé cette liaison avec une femme qu’il n’aimait pas, liaison qui durait depuis près de six mois. Il se jeta sur son lit, accablé et pour ainsi dire écrasé par les incidents de cette journée, et, s’assoupissant, il se remémora, en se les appliquant à lui-même, les paroles qu’avait prononcées Nazanskiï pendant la soirée : « Ses pensées étaient grises comme le drap des capotes de soldat. »
Il s’endormit bientôt d’un lourd sommeil, et revit en rêve les jours bénis de son enfance, ce qui depuis quelque temps lui arrivait chaque fois qu’il éprouvait une grosse contrariété. Les laideurs, les chagrins et la monotonie de la vie disparaissaient. Son corps redevenait vigoureux, son âme lumineuse et pure exultait d’une joie inconsciente. Au centre du monde, lui aussi pur et lumineux, les chères et familières rues de Moscou resplendissaient de ce merveilleux éclat que l’on ne perçoit qu’en songe. Mais, quelque part, au bout de ce monde radieux, tout là-bas à l’extrême horizon, demeurait une sinistre tache sombre ; la petite ville morne et grise, avec les fatigues du service, l’ennui des écoles de compagnie, la bassesse des saouleries au mess, le dégoût d’une liaison fastidieuse, la détresse de la solitude. La vie entière bruissait et étincelait de joie, mais tel un noir fantôme, l’hostile tache sombre guettait Romachov et attendait son tour. Et solitaire, le petit Romachov, innocent, pur, insouciant, versait des larmes de rage sur son double qui semblait se diluer dans cette maligne obscurité.
Au milieu de la nuit il se réveilla et s’aperçut que son oreiller était humide de larmes. Il ne réussit pas tout de suite à les retenir et, longtemps encore, elles coulèrent chaudes et rapides le long de ses joues.
VI
A l’exception de quelques ambitieux et intrigants, tous les officiers faisaient leur service comme une corvée obligatoire, désagréable et répugnante, qui les accablait et qu’ils n’aimaient pas. Les officiers subalternes, tels des écoliers, arrivaient en retard à l’exercice, et s’esquivaient en catimini dès qu’ils pouvaient le faire sans risquer d’être punis. Les commandants de compagnie, pour la plupart chargés de famille, absorbés dans les inquiétudes domestiques et les romans de leurs femmes, écrasés par une misère noire et par une existence au-dessus de leurs ressources, gémissaient sous le poids des dépenses excessives et des traites. Ils cherchaient des expédients pour payer leurs dettes, creusant un trou pour en boucher un autre. Beaucoup d’entre eux se décidaient — et la plupart du temps sur les instances de leurs femmes — à faire des emprunts à la caisse de la compagnie ou aux salaires dus aux soldats pour des travaux effectués en dehors du service ; d’autres retenaient pendant des mois et même des années les lettres chargées adressées aux soldats, lettres que, d’après le règlement, ils devaient décacheter. Quelques-uns vivaient avec les gains qu’ils faisaient en jouant au vinte, au pharaon, au lansquenet ; d’aucuns trichaient au jeu ; on le savait, mais on fermait les yeux. En outre, tous s’adonnaient fortement à l’ivrognerie, soit au mess, soit dans les réunions qu’ils organisaient, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre : certains même, dans le genre de Sliva, se grisaient seuls.
Dans ces conditions, les officiers n’avaient même plus le temps de remplir sérieusement leurs devoirs professionnels. Ordinairement, le mécanisme intérieur de la compagnie était mis en mouvement et réglé par le sergent-major ; il dirigeait toute la comptabilité et, par suite, tenait imperceptiblement, mais solidement son commandant de compagnie dans ses mains musculeuses et expertes. Les capitaines faisaient leur service avec le même dégoût que les officiers subalternes, et « serraient la vis aux fendrik » uniquement pour sauvegarder leur prestige ou manifester leur autorité.