Les chefs de bataillon ne faisaient absolument rien, surtout pendant l’hiver. Il existe dans l’armée deux emplois intermédiaires, celui de commandant de bataillon et celui de commandant de brigade, dont les titulaires ont une situation des plus vagues et des plus inactives. Pendant l’été, les chefs de bataillon devaient, il est vrai, s’occuper de l’instruction de leur unité, participer aux exercices de régiment et de division, et partager les fatigues des manœuvres. Ils passaient leurs loisirs au casino, lisant l’Invalide[16] avec assiduité, se disputant au sujet de l’avancement et jouant aux cartes. Ils se laissaient volontiers régaler par les officiers subalternes, organisaient chez eux de petites soirées, et faisaient leur possible pour trouver des maris à leurs nombreuses filles.

[16] Le Rousskiï Invalid (Invalide Russe), journal militaire, organe du Ministère de la Guerre. — H. M.

Cependant, avant les grandes revues, tous les officiers, grands et petits, déployaient plus de zèle et se secouaient les uns les autres. Alors, on ne connaissait plus de repos ; on cherchait à rattraper le temps perdu en augmentant la durée des exercices et en déployant une énergie aussi intensive que ridicule. On ne tenait plus aucun compte des forces physiques des soldats, que l’on obligeait à manœuvrer jusqu’à épuisement. Les capitaines traitaient durement les officiers subalternes et les invectivaient ; ces derniers lançaient gauchement des jurons d’une obscénité outrée, et les sous-officiers, devenus aphones à force de tempêter, tapaient sur leurs hommes. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls à lever la main sur les soldats.

Durant cette période d’angoisse, tout le régiment, depuis le colonel jusqu’au plus houspillé et au plus harassé des ordonnances, aspirait au repos du dimanche avec ses heures supplémentaires de sommeil comme à une félicité paradisiaque.

En ce moment le régiment se préparait très activement à la revue de printemps. On savait d’une façon certaine qu’elle serait passée par le commandant du corps d’armée, général très exigeant, dont les écrits sur la guerre des carlistes et sur la campagne franco-allemande de 1870-1871 — auxquelles il avait pris part en qualité de volontaire — faisaient autorité parmi les spécialistes. Ses ordres, rédigés dans un style lapidaire à la Souvorov, jouissaient d’une notoriété encore plus grande : il y cinglait ses subordonnés en faute de grossiers et cuisants sarcasmes, que les officiers redoutaient plus que n’importe quelle peine disciplinaire. Aussi depuis quinze jours, travaillait-on dans les compagnies avec une activité fébrile, et le dimanche était impatiemment attendu aussi bien des officiers épuisés de fatigue que des soldats hébétés de mauvais traitements.

Ses arrêts gâtaient à Romachov tout le charme de ce doux repos. Il se réveilla de grand matin et, malgré ses efforts, il ne parvint pas ensuite à se rendormir. Il s’habilla avec nonchalance, but son thé avec dégoût et, une fois même attrapa grossièrement Gaïnane qui, comme toujours, était gai, pétulant et maladroit comme un jeune chien.

En vareuse grise déboutonnée, Romachov tournaillait dans sa chambre, heurtant de ses pieds son lit et de ses coudes l’étagère vacillante et poussiéreuse. Pour la première fois depuis dix-huit mois — et cela par suite d’une circonstance malheureuse et fortuite — il restait en tête à tête avec lui-même. Il en avait jusqu’alors été empêché par les exercices, le service, les soirées au mess, les parties de cartes, ses assiduités auprès de la Peterson, et ses visites chez les Nicolaiev. Quelquefois, quand il lui arrivait d’avoir une heure entièrement libre, Romachov, accablé par l’ennui et par le désœuvrement, semblait avoir peur de lui-même et s’empressait de se rendre au mess ou chez des amis, ou simplement de sortir dans la rue, jusqu’à ce qu’il rencontrât quelque camarade célibataire avec lequel il finissait toujours par aller boire. Ce matin-là, il se sentait angoissé à la pensée d’avoir en perspective une journée entière d’isolement, et il ne lui venait à l’esprit que de baroques, d’inopportunes, de futiles idées.

En ville, les cloches sonnaient la dernière messe, et Romachov entendait leurs tintements mélancoliques. La fenêtre donnait sur un jardin rempli d’un grand nombre de merisiers en fleurs, arrondis et touffus, donnant l’illusion d’un troupeau de moutons blancs comme neige, ou d’un essaim de petites filles tout de blanc habillées. Parmi eux de sveltes peupliers dressaient çà et là leurs branches qui semblaient implorer le ciel, et de vieux châtaigniers déployaient leurs larges cimes en forme de coupoles : ces grands arbres paraissaient encore noirs et dénudés, mais commençaient pourtant à se couvrir d’un tendre et joyeux duvet jaunâtre presque imperceptible à l’œil. La matinée était claire, splendide, baignée d’une clarté mouillée. Les branches frissonnaient et se balançaient lentement. On les devinait caressées par un souffle frais qui se jouait avec elles et batifolait avec les fleurs.

De sa fenêtre, Romachov apercevait à droite, à travers la grande porte du jardin, une partie de la rue boueuse et noire, avec une palissade la bordant de l’autre côté. Le long de cette clôture passaient lentement des gens posant avec précaution leurs pieds aux endroits les plus secs : « Ils ont toute une journée devant eux, pensait l’officier en les suivant du regard avec envie, c’est pour cela qu’ils ne se pressent pas. Toute une journée de liberté ! »

Et soudain il se sentit pris du désir irrésistible, exacerbant jusqu’aux larmes, de s’habiller sur-le-champ et de sortir de sa chambre. Il ne se sentait pas comme d’habitude attiré par le mess, mais éprouvait simplement le besoin de se promener, de respirer. Il paraissait apprécier, pour la première fois, tout le prix de la liberté et s’étonnait du bonheur que peut procurer la simple possibilité d’aller où l’on veut, d’enfiler la première ruelle venue, d’arpenter la place ou d’entrer à l’église, sans craindre les conséquences de ses actes. Cette liberté de mouvements lui apparut soudain comme une des plus grandes fêtes de l’âme.