En même temps il se rappela que dans sa tendre enfance, avant son entrée au Corps des Cadets, sa mère le punissait en l’attachant à son lit au moyen d’un fil ténu. Elle s’en allait et le petit Romachov demeurait docilement dans cette position pendant des heures entières. D’autres fois il n’eût pas hésité une seconde à se sauver pour toute la journée de la maison, en dégringolant s’il le fallait du second étage le long d’une gouttière. Souvent il s’était ainsi échappé et avait emboîté le pas jusqu’à l’autre bout de Moscou à quelque musique militaire ou à quelque enterrement. Plus d’une fois il avait chipé à sa mère, à l’intention de camarades plus âgés, du sucre, des confitures et des cigarettes. Mais en l’occurrence le fil exerçait sur lui une influence bizarre. L’enfant se sentait hypnotisé et craignait de le tirer trop fort de peur qu’il ne se rompît. Il n’agissait pas par crainte du châtiment, ni encore moins par honnêteté ou sous l’impulsion du remords, mais bien sous l’empire d’une véritable hypnose : terreur superstitieuse inspirée par les actes surnaturels, incompréhensibles, des grandes personnes, et semblable à la respectueuse épouvante du sauvage devant le cercle magique du sorcier.
« Et me voici là, comme un écolier, comme un gosse attaché par le pied — songeait Romachov en faisant les cent pas. — La porte est ouverte. J’ai envie d’aller où bon me semble, de faire ce qui me plaît, de causer, de rire, mais je suis attaché à un fil. C’est « moi » qui suis attaché. Moi. C’est bien moi. Mais c’est lui seul qui en a décrété ainsi. Moi, je n’ai pas donné mon consentement.
« Moi ! — Romachov s’arrêta au milieu de la chambre et, les pieds écartés, la tête penchée, médita longuement. Moi ! Moi ! Moi ! — prononça-t-il soudain à haute voix, tout surpris et comme saisissant pour la première fois le sens de ce petit mot. — Qui est planté là et considère cette fente noire dans le plancher ? C’est moi. Oh ! comme c’est curieux. Mo-o-i — modula-t-il lentement en cherchant à bien se pénétrer du sens de ce mot.
Il eut un sourire gauche et distrait, mais se renfrogna aussitôt ; la tension d’esprit le fit pâlir. Depuis cinq ou six ans déjà il éprouvait souvent semblable sensation, que connaissent presque tous les jeunes gens dans la période de maturation. Un simple lieu commun, un adage banal, un aphorisme rebattu dont il connaissait depuis longtemps l’acception courante, acquéraient soudain, grâce à une subite illumination intérieure, une profonde signification philosophique, et il croyait alors les avoir entendus pour la première fois, les avoir presque inventés. Il se souvenait même de la première manifestation de ce phénomène. C’était au Corps des Cadets, pendant une leçon de catéchisme. L’aumônier commentait la parabole des ouvriers qui transportent des pierres. L’un d’eux commença par les plus légères et passa ensuite aux plus lourdes, mais il ne put venir à bout des dernières ; l’autre agit tout au rebours et mena sa tâche à bien. Romachov avait soudain entrevu un abîme de sagesse pratique dans cette naïve parabole qu’il connaissait et comprenait depuis qu’il savait lire. Bientôt après, une minute heureuse d’inspiration lui découvrit toute la sagesse : — raison, clairvoyance, prudence, économie, calcul — cachée dans ce dicton populaire : « Mesure sept fois et ne coupe qu’une » — dont les quelques mots décèlent une énorme expérience de la vie. Tout de même il se sentait maintenant étourdi, bouleversé, en prenant inopinément une conscience nette de son individualité.
« Moi — c’est quelque chose d’intérieur — songeait Romachov, — et tout le reste, c’est quelque chose d’étranger, ce n’est pas moi. Par exemple, ma chambre, la rue, les arbres, le ciel, le colonel, le lieutenant Androussévitch, le service, le drapeau, les soldats, tout cela ce n’est pas moi. Non, non, ce n’est pas moi. Mes mains et mes pieds — il éleva ses mains à la hauteur du visage et les considéra avec étonnement comme s’il les voyait pour la première fois — mes mains et mes pieds ne sont pas non plus moi. Mais, si je me pince le bras, comme cela, alors c’est mon moi qui agit. Je vois ma main, je la lève en l’air — c’est encore mon moi. Ce que je pense en ce moment — c’est aussi mon moi. Et, quand je veux marcher ou m’arrêter — c’est toujours mon moi.
« Comme tout cela est simple et surprenant. Est-ce que tous les hommes ont un moi ? ou d’aucuns n’en auraient-ils pas ? peut-être suis-je le seul à en avoir un ? Mais s’ils ont aussi un moi ? Alors quand je commande aux cent hommes de ma compagnie « Les yeux à droite[17] », ces cent individus, qui possèdent chacun leur moi, et me considèrent comme étranger à leur moi, tournent tous en même temps la tête à droite. Et je ne puis parvenir à les distinguer les uns des autres : c’est une masse uniforme. Alors il est possible que pour le colonel Choulgovitch, Vietkine, Lbov, moi, tous les lieutenants et capitaines se fondent également en un seul individu, que nous lui soyons également étrangers et qu’il ne nous distingue pas les uns des autres.
[17] Ce commandement n’a pas d’équivalent dans l’armée française. — H. M.
La porte claqua, Gaïnane entra en coup de vent et cria, piétinant sur place et haussant les épaules :
— Votre Noblesse, le tenancier du buffet refuse de donner des cigarettes : il prétend que le lieutenant Skriabine a défendu de te faire crédit.
— Ah ! diable ! s’écria Romachov… que vais-je faire sans cigarettes ?… Ah ! après tout, tant pis… tu peux t’en aller, Gaïnane.