« A quoi songeais-je donc à l’instant ? — se demanda Romachov une fois seul. Il avait perdu le fil de ses idées et ne le retrouva que difficilement, peu habitué qu’il était à réfléchir méthodiquement. — A quoi songeais-je ? A quelque sujet important. Voyons, voyons… il me faut revenir en arrière. Ah ! oui, j’étais aux arrêts… des gens se promenaient dans la rue… étant enfant, ma mère m’attachait… C’est moi qu’elle attachait… Le soldat a aussi son moi… Le colonel Choulgovitch… Ah ! je me rappelle… Continuons.
« Je garde la chambre. Je ne suis pas enfermé. Je désire sortir et, pourtant, je ne le puis pas ! Pourquoi ? Ai-je donc commis quelque crime ? Un vol ? Un meurtre ? Non : en parlant à un autre homme, je n’ai pas réuni les genoux, et j’ai dit quelque chose. Mais peut-être devais-je réunir les genoux ? Pourquoi ? C’est donc bien important, c’est donc une chose capitale dans la vie ? Vingt ou trente années passeront — une seconde dans ce temps qui s’est écoulé avant ma naissance et s’écoulera après ma mort. Une seconde ! Mon moi s’éteindra comme une lampe dont on a baissé la mèche. Mais on peut toujours rallumer la lampe, tandis que mon moi aura cessé d’être à jamais. Plus de chambre, plus de ciel, plus de régiment, plus d’armée, plus d’étoiles, plus de globe terrestre… parce que mon moi n’existera plus…
« Oui, oui… c’est cela… enchaînons… Mon moi n’existe plus. Il faisait sombre, quelqu’un a allumé ma vie pour l’éteindre aussitôt après et l’obscurité a régné à nouveau au siècle des siècles…
Et qu’ai-je fait pendant un aussi court moment ? je suis resté les mains sur la couture du pantalon et les talons joints, j’ai tenu en marchant la pointe du pied baissée, j’ai crié à tue-tête : « Portez armes », j’ai juré, je me suis emporté à cause d’une crosse de fusil « tenue trop loin du corps », j’ai tremblé devant des centaines d’hommes… Pourquoi ? Ces fantômes qui disparaîtront avec mon moi, m’ont obligé à faire des centaines de choses inutiles et désagréables, et c’est pour cela que l’on a outragé et humilié mon moi. Pourquoi donc mon moi s’est-il soumis à des fantômes ? »
Romachov s’assit à sa table, s’y accouda et se prit la tête entre les mains. Il retenait avec peine ce flot de pensées si insolites : « Hum ! mais tu as donc oublié ta patrie, ton foyer, les cendres de tes pères, les autels… l’honneur militaire et la discipline ? Qui défendra ton pays, s’il est envahi par l’ennemi ?… Oui, mais je mourrai et il n’y aura plus ni patrie, ni ennemis, ni honneur. Tout cela ne vivra qu’aussi longtemps que vit ma conscience. Mais, si la patrie, l’honneur, l’uniforme et autres grands mots disparaissent, mon moi demeurera inviolable. Par conséquent, mon moi est plus important que toutes ces conceptions du devoir, de l’honneur, de l’amour… Je suis militaire… et soudain mon moi dit : je ne veux pas ! non pas, mon moi seul, mais… tout un million de moi qui constituent l’armée… non encore davantage, tous les moi qui peuplent la terre, s’écrient : je ne veux pas ! et sur-le-champ la guerre deviendra impossible, et disparaîtront à tout jamais les « doublez les rangs », les « demi-tour à droite », parce qu’on n’en aura plus besoin. Oui, oui, oui, c’est certain, c’est certain ! exultait une voix triomphante dans l’intérieur de Romachov. Vaillance militaire, discipline, subordination, honneur de l’uniforme, art de la guerre… tout cela n’existe que parce que l’humanité ne veut pas, ou ne sait pas, ou n’ose pas dire : « Je ne veux pas ! »
« Que représente donc en fait l’édifice si ingénieusement construit du métier militaire ? Rien, un bluff. Il ne tient debout que parce que ces quatre mots : je ne veux pas n’ont été, jusqu’à présent, prononcés par personne. Bien entendu, mon moi ne dira jamais « je ne veux pas manger, je ne veux pas respirer, je ne veux pas voir ». Mais si on lui propose de mourir, il s’écriera très certainement : « Je ne veux pas ! » Eh bien alors, qu’est-ce que la guerre avec ses morts inévitables ? Qu’est-ce que cet art militaire qui étudie les meilleurs moyens de tuer ? Une erreur universelle ? Un aveuglement ?
« Non… un instant… C’est sans doute moi qui suis dans l’erreur. Il est impossible que je ne me trompe pas, parce que ce « je ne veux pas » est une phrase si simple, si naturelle, qu’elle devrait venir à l’idée de tout te monde. Soit, réfléchissons. Supposons que demain, supposons qu’à l’instant cette pensée s’insinue à l’esprit des Russes, des Français, des Allemands, des Anglais, des Japonais… aussitôt il n’y a plus de guerre, plus d’officiers, plus de soldats ; tous ont regagné leurs foyers. Qu’adviendra-t-il ? Oui, qu’adviendra-t-il alors ? Je sais que Choulgovitch me répondra : « Alors les ennemis envahiront notre patrie à l’improviste, ils nous prendront nos terres et nos maisons, fouleront aux pieds nos champs, enlèveront nos femmes et nos sœurs. » Et les insurgés ? Et les socialistes ? Et les révolutionnaires ?… Mais non, ce n’est pas vrai. Quand toute l’humanité aura dit : « Je ne veux plus d’effusion de sang », qui donc voudra avoir recours aux armes et à la violence ? Personne. Qu’adviendra-t-il alors ? Tout le monde se réconciliera-t-il ? Se fera-t-on des concessions mutuelles ? Se partagera-t-on les biens ? Se pardonnera-t-on ? Seigneur, Seigneur, que se passera-t-il ? »
Romachov, plongé dans ses pensées, n’avait pas remarqué que Gaïnane s’était approché sans bruit derrière lui. Apercevant soudain le bras de l’ordonnance allongé par-dessus son épaule, il sursauta et eut un léger cri d’effroi :
— Que diable veux-tu ?…
Gaïnane déposa sur la table un petit carton brun.