— C’est pour toi ! dit-il d’un ton familier et doux, et Romachov devina que Gaïnane souriait amicalement derrière son dos. Voilà des cigarettes, tu vas pouvoir fumer !
Romachov regarda le petit paquet sur lequel il lut l’inscription : « Cigarettes Troubatch (Le Trompette), prix 3 kopeks les 20. »
— Qu’est-ce que c’est que cela ? Pourquoi ? fit-il tout surpris. Où as-tu pris cela ?
— J’ai vu que tu n’avais pas de cigarettes, j’en ai acheté avec mon argent. Fume, je te prie, fume ; je t’en fais cadeau.
Tout confus Gaïnane se sauva à toutes jambes, en faisant claquer la porte avec fracas. Le sous-lieutenant alluma une cigarette. Une odeur de cire à cacheter et de plumes brûlées se répandit dans la chambre.
« Oh ! le brave garçon ! pensa Romachov très ému. Je m’emporte contre lui, je crie, je l’oblige tous les soirs à m’enlever non seulement mes bottes, mais aussi mes chaussettes et mon pantalon ; et il m’a acheté des cigarettes avec les pauvres derniers kopeks de sa solde. « Fume, je te prie ! » En quoi ai-je mérité qu’il agisse ainsi à mon égard ? »
Il se leva de nouveau et arpenta la chambre, les mains derrière le dos.
« Il y a cent hommes dans notre compagnie ; chacun d’eux est un être qui a des pensées, des sentiments, un caractère particulier, une certaine expérience de la vie, des sympathies et des antipathies personnelles. Que connais-je de ces hommes ? Rien, hormis leurs physionomies. Voyons ; en commençant par le flanc droit, voilà Soltys, Riabochapka, Védénéiev, Iégorov, Iachtchichine… uniformes et monotones silhouettes grises. Qu’ai-je fait pour mettre mon âme en communication avec leurs âmes, pour rapprocher mon moi de leur moi ? Rien. »
Romachov se rappela soudain une soirée pluvieuse de l’arrière-automne. Plusieurs officiers, au nombre desquels lui, Romachov, étaient attablés au mess et buvaient de la vodka, quand entra en courant le sergent-major Goumeniouk, de la 9e compagnie, qui, tout essoufflé, cria à son capitaine :
— Votre Haute Noblesse, on vient d’amener les jeunes soldats !…