En effet, on les avait bien amenés, comme un troupeau de bestiaux ; ils étaient groupés en tas dans la cour de la caserne, sous la pluie, tels de paisibles animaux effarés, et jetaient du coin de l’œil des regards inquiets et méfiants. Mais tous avaient des physionomies particulières. Peut-être cela paraissait-il ainsi parce qu’ils étaient différemment vêtus ? « Celui-là est, à coup sûr, un serrurier, pensait alors Romachov, en passant devant ces hommes et considérant leurs visages, mais celui-là doit être un farceur et exceller en l’art de jouer de l’accordéon. Cet autre, à la mine éveillée et friponne n’était-il pas garçon de café ? » On voyait qu’en effet, on les avait amenés à la caserne comme des animaux, que, quelques jours auparavant, les femmes et les enfants les avaient accompagnés de leurs gémissements et lamentations en guise d’adieux, tandis qu’eux-mêmes faisaient les braves et se raidissaient pour ne pas fondre en larmes à travers les vapeurs de l’ivresse… Un an à peine s’est écoulé et les voilà alignés en une longue file inerte de mannequins uniformément gris et rigides, des soldats pour tout dire !… Ils ne voulaient pas venir au régiment ; leur moi s’y refusait. Seigneur, quelles sont donc les causes de cet étrange malentendu ? Quelle est la clef de cette énigme ? A moins que tout cela ne soit la répétition de l’expérience bien connue : si l’on penche la tête d’un coq sur une table, il se débat, mais si on lui trace sur le nez une ligne à la craie que l’on prolonge, il se figure qu’on l’a attaché sur la table et demeure coi, écarquillant les yeux, en proie à quelque terreur surnaturelle.

Romachov alla se jeter sur son lit :

« Alors, que me reste-t-il à faire ? — se demanda-t-il à lui-même sur un ton rude et presque courroucé. Oui, que vais-je faire ? Quitter le service ? Mais que suis-je capable d’entreprendre ? A ma sortie de pension je suis entré au Corps des Cadets, puis à l’École Militaire, et enfin j’ai mené l’existence bornée des officiers… Ai-je connu le besoin ? Non, j’ai toujours vécu, défrayé de tout, en petite pensionnaire qui s’imagine que les brioches poussent toutes chaudes sur les arbres. Si j’essaie de quitter le service, je me ferai duper, je m’adonnerai à la boisson, je trébucherai dès mes premiers essais de vie indépendante… En est-il un, parmi les officiers que je connais, qui ait quitté volontairement le service ? Non. Il n’y en a pas. Tous se cramponnent à leur épaulette, parce qu’ils ne sont bons à rien et ne savent rien. Et s’ils quittent l’armée, ils errent coiffés d’une casquette crasseuse, en disant comme des mendiants : « Ayez la bonté… je suis un noble officier russe… Comprenez-vous[18] ? » Ah ! que faire, que faire !… Quelle issue trouver ?

[18] Les mots en italique sont en français dans le texte russe. — H. M.

— Le prisonnier, le prisonnier ! — cria sous la fenêtre une voix de femme.

Romachov sauta à bas du lit, courut à la fenêtre et aperçut Chourotchka. Protégeant ses yeux contre la lumière avec ses mains, elle colla son visage frais et riant aux vitres et implora, traînant les syllabes :

— Fa-aites l’aumô-ône à un pau-uvre prisonnier.

Romachov se rappela que la fenêtre n’avait pas encore été dégagée de sa gaine hivernale[19] ; pris d’un accès soudain d’allègre résolution, de toutes ses forces, il tira à lui le châssis qui céda et s’ouvrit avec fracas, laissant tomber sur sa tête des morceaux de chaux et de mastic sec. Un air frais, embaumé du doux et joyeux parfum des fleurs blanches, s’engouffra dans la chambre.

[19] En Russie, les doubles fenêtres sont hermétiquement closes pendant toute la mauvaise saison au moyen de mastic et de ouate. — H. M.

« Voilà comment on trouve une issue », exulta en son âme une voix intérieure.