Dans la salle de billard, deux adjudants-majors de bataillon jouaient une bouteille de bière en cinq billes ; c’étaient le lieutenant Bek-Agamalov et le lieutenant Olizar, ou plutôt le comte Olizar, comme tout le monde l’appelait au régiment. Olizar, un vieillot long, élancé, léché, pommadé, la tête chauve et le visage rasé, ridé, ne cessait de lancer des plaisanteries, tandis que Bek-Agamalov perdait et se fâchait. Ils avaient pour spectateur le capitaine en second Lechtchenko, assis sur le rebord d’une fenêtre ; c’était un morose personnage de quarante-cinq ans environ dont l’aspect seul pouvait porter à la tristesse. Tout en lui pendait lamentablement : son long nez rouge, flasque et charnu, pendillait comme un poivron ; ses moustaches retombaient sur le menton en deux filets brunâtres ; les sourcils descendaient jusqu’aux paupières et donnaient à ses yeux une éternelle expression pleurnicharde ; sa vieille tunique elle-même paraissait suspendue à ses épaules tombantes et à sa poitrine creuse comme à un porte-manteau. Lechtchenko ne buvait pas, ne jouait pas aux cartes et ne fumait pas. Il se plaisait — chose incompréhensible pour les autres — à rester planté dans la salle de jeux, derrière les joueurs, ou dans la salle à manger quand on y faisait bombance. Il demeurait là, des heures entières, silencieux et lugubre, sans laisser tomber un seul mot. On était tellement habitué à ce taciturne original que l’on ne jouait ou ne buvait vraiment bien qu’en sa présence.
Après avoir souhaité le bonjour aux trois officiers, Romachov s’assit à côté de Lechtchenko qui se recula avec prévenance pour faire place au nouveau venu, soupira et regarda le jeune officier de ses yeux tristes de fidèle caniche.
— Comment se porte Maria Victorovna ? lui demanda Romachov sur ce ton dégagé et très haut que l’on prend à dessein pour parler à des gens sourds ou obtus, ton que tout le monde au régiment, y compris les enseignes, employait en s’adressant à Lechtchenko.
— Merci, mon cher, répondit Lechtchenko dans un profond soupir. Ah ! elle a ses nerfs… que voulez-vous, c’est l’époque.
— Mais pourquoi n’êtes-vous pas avec votre femme ? Maria Victorovna ne viendra peut-être pas aujourd’hui ?
— Si, elle viendra, elle viendra, mon cher. Seulement, il n’y avait plus de place pour moi dans le phaéton. Elle a loué un équipage, de compagnie avec Raïssa Alexandrovna, alors, vous comprenez, mon cher, on m’a dit : « Tes bottes sont remplies de boue, tu salirais nos robes. »
— Croisé au centre. Je la prends fine. Enlève la bille de la blouse, Bek !… cria Olizar.
— Commence par l’envoyer ; ensuite, on verra ! — le rembarra Bek-Agamalov.
Lechtchenko agrippa des lèvres les extrémités de ses moustaches brunes et se mit à les mâchonner fébrilement :
— J’ai une demande à vous faire, mon cher Iouriï Alexéitch, implora-t-il en bégayant, vous êtes aujourd’hui, je crois, commissaire des danses ?