L’ordonnance tressaillit et, sautant à bas du lit, prit la position. Son visage décelait l’effroi et la confusion.
— Allah ? — demanda amicalement Romachov.
Les lèvres imberbes et enfantines du Tchérémisse se détendirent en un large sourire qui découvrit ses admirables dents blanches, étincelantes à la lueur de la bougie.
— Allah ! Votre Noblesse !
— C’est bien, c’est bien… Ne te dérange pas. Romachov caressa légèrement l’épaule de l’ordonnance. Peu importe, Gaïnane, tu as ton Allah comme moi j’ai le mien. Vois-tu, frère, il n’y a qu’un seul et même Allah pour tous les hommes.
« Brave Gaïnane ! songea le sous-lieutenant en gagnant sa chambre. Et dire que j’ai honte de lui tendre la main. Oui, oui, je n’ose pas, je ne peux pas. Ah diable ! Il faudra dorénavant que je m’habille et me déshabille moi-même. C’est une cochonnerie d’exiger de son prochain pareil service. »
Ce soir-là, il n’alla pas au mess, mais tira du tiroir de son bureau un gros cahier réglé, aux pages couvertes d’une écriture fine et irrégulière, et écrivit jusqu’à une heure très avancée. C’était son troisième roman, intitulé « Fatal Début ». Le sous-lieutenant rougissait de ses occupations littéraires et pour rien au monde n’en eût fait l’aveu à qui que ce fût.
VIII
On venait de commencer la construction de casernes pour le régiment à l’extrémité de la petite ville, derrière le chemin de fer, en un endroit appelé le pacage et, en attendant qu’elles fussent achevées, les soldats, ainsi que tous les services, étaient répartis un peu partout dans le pays. Le mess des officiers était installé dans une petite maison à un seul étage en forme de potence : le plus long pavillon, qui faisait face à la rue, comprenait la salle de danse et le salon ; le plus petit, s’enfonçant dans une cour boueuse, renfermait la salle à manger, la cuisine et des chambres pour des officiers de passage. Ces deux pavillons étaient reliés entre eux par une sorte de corridor, ou plutôt de boyau tortueux et étroit, divisé en un certain nombre de minuscules petites pièces servant d’office, de salle de billard, de salle de jeux, d’antichambre et de boudoir pour les dames. Comme tous ces locaux, sauf la salle à manger, étaient habituellement inhabités et jamais aérés, ils sentaient l’aigre, le moisi, le renfermé, ainsi que l’odeur spéciale aux vieilles garnitures de meubles.
Romachov arriva au mess à neuf heures. Cinq ou six officiers célibataires y étaient déjà réunis pour la soirée, mais il n’y avait pas encore de dames. Depuis longtemps, il existait entre elles une singulière rivalité en matière de savoir-vivre ; elles estimaient qu’il était de mauvais ton pour une dame d’arriver une des premières au bal. Les musiciens étaient assis à leurs places dans une galerie vitrée qui communiquait par une grande baie avec la salle de danse. Celle-ci était éclairée par des bras à trois branches appendus entre les fenêtres et par un grand lustre à pendeloques de cristal. Le brillant éclairage faisait paraître encore plus vide cette grande pièce aux murs nus, tapissés de papier blanc, aux fenêtres garnies de rideaux en tulle, et uniquement meublée de quelques chaises viennoises le long des murs.