— Sous-lieutenant ! veuillez mettre votre couteau de côté. Le poisson et les côtelettes hachées se mangent exclusivement avec une fourchette. Ce n’est pas correct ! Un officier doit savoir manger. Tout officier peut être invité à la table de Sa Majesté. Souvenez-vous-en.
Romachov, depuis le commencement du repas, était gauche et gêné ; ne sachant pas où placer ses mains, il les conservait, la plupart du temps, sous la table, faisant de petites tresses avec les franges de la nappe. Depuis longtemps déjà, il avait perdu l’habitude de la vie de famille, de la bonne tenue à table, des convenances et du confort des maisons bourgeoises. Il était continuellement tourmenté par une seule et lancinante pensée : « C’est révoltant ! Faut-il que je sois faible et poltron pour n’avoir pas eu le courage de refuser cette humiliante invitation à dîner. Je vais me lever sur-le-champ, je tirerai ma révérence à tout le monde et je filerai. On pensera de moi ce qu’on voudra. Il ne m’avalera pas ! Il ne m’enlèvera pas mon âme, mes pensées, ma conscience ! Si je m’en allais ? » Puis, le cœur de nouveau glacé de crainte, pâlissant sous l’influence de son émotion intérieure, irrité contre lui-même, il se sentait incapable de mettre son projet à exécution.
Le soir tombait lorsqu’on servit le café. Les rayons rouges du soleil tombaient obliquement des fenêtres et mettaient des taches bronzées sur les sombres tentures, sur la nappe, sur les cristaux et sur les visages des dîneurs. Tous se taisaient, pris au charme mélancolique de l’heure vespérale.
— Quand j’étais encore enseigne, dit soudain Choulgovitch, nous avions pour commandant de brigade un certain général Fofanov. C’était un aimable vieillard, un officier expérimenté, mais il sortait, paraît-il, des enfants de troupe. Je me rappelle qu’il avait l’habitude, dans les revues, de s’approcher des tambours — il adorait le tambour — et il leur disait : « Allons, frères, jouez-moi une marche mélancolique. » Quand nous étions invités chez le général, il allait toujours se coucher à onze heures précises. Il s’adressait alors à ses hôtes en ces termes : « Allons, messieurs, mangez, buvez, amusez-vous ; quant à moi, je vais me jeter dans les bras de Neptune. » On lui disait : « de Morphée, Votre Excellence ?… — Eh qu’importe, Neptune ou Morphée, c’est toujours de la minéralogie. » Moi aussi, messieurs, je vais faire comme mon vieux général, ajouta Choulgovitch, se levant et mettant sa serviette sur le dos de sa chaise, je vais aller dans les bras de Neptune. Vous êtes libres, messieurs les officiers.
Les officiers se levèrent et prirent la position.
« Un ironique et amer sourire flotta sur ses lèvres fines », pensa Romachov, mais ce ne fut qu’une pensée, car en ce moment, son visage pâle et lamentable n’exprimait qu’une piteuse obséquiosité.
De nouveau Romachov s’en retournait chez lui, se sentant isolé, angoissé, perdu dans quelque pays inconnu, sombre et hostile. De nouveau, le crépuscule, d’un rouge ambré, flamboyait à l’occident dans un amoncellement de lourds nuages gris, et de nouveau Romachov crut apercevoir loin sur l’horizon, derrière les moissons et les champs, la ville fantastique, où la vie s’écoule dans la beauté, l’élégance et la félicité.
Dans les rues, la nuit tombait rapidement et, sur la chaussée, des enfants juifs couraient en glapissant. Par-ci, par-là, sur les bancs, devant les portes, dans les jardins, résonnaient des rires de femmes, incessants, nerveux, où frissonnaient des notes bestialement joyeuses, des rires chauds comme on n’en entend qu’au commencement du printemps. Dans l’âme doucement mélancolique de Romachov, surgissaient, confus et étranges, des souvenirs et des regrets de bonheurs qu’il n’avait jamais connus, de printemps d’autrefois encore plus beaux, et, dans son cœur, s’agitait, vague et doux, le pressentiment d’un amour prochain…
En rentrant chez lui, il trouva Gaïnane dans son réduit obscur, en contemplation devant le buste de Pouchkine, tout enduit d’huile. Une bougie allumée mettait des taches luisantes sur le nez, les lèvres épaisses et le cou musculeux du grand poète. Gaïnane, assis à la turque sur les trois planches qui lui servaient de lit, se dodelinait en marmottant une lente et monotone mélodie.
— Gaïnane, appela Romachov.