— Maman, vous vous trompez ! Le sous-lieutenant a nom Romachov et non Chichkine !
— C’est cela, c’est cela… c’est bien ce que je dis, je ne connaissais Serge Pétrovitch… que par ouï-dire. Mais Pierre Pétrovitch, je l’ai vu très souvent. Nos domaines se touchaient presque. Enchantée, très enchantée, jeune homme… C’est fort bien de votre part.
— Allons, voilà la vieille crécelle qui grince, dit le colonel à mi-voix avec une bonhomie bourrue, asseyez-vous, sous-lieutenant… Lieutenant Fédorovski ! cria-t-il à la porte. Laissez votre travail et venez prendre la vodka !…
L’adjudant-major qui, selon un usage établi dans beaucoup de régiments, dînait toujours chez le colonel, entra rapidement dans la salle à manger. D’un air dégagé et faisant sonner doucement ses éperons, il s’approcha d’une petite table en majolique chargée de hors d’œuvre, se versa un verre de vodka, et sans se hâter, commença à boire et à manger. Romachov ressentait à son égard un sentiment confus d’envie et de considération méprisante.
— Eh bien, lieutenant, un petit verre ? demanda Choulgovitch. Vous en usez, n’est-ce pas ?
— Non, je vous remercie bien ; je n’en désire pas, répondit d’une voix enrouée Romachov qui se mit à toussoter.
— C’est très bien, on ne peut mieux. Je souhaite qu’il en soit de même à l’avenir.
Le repas était copieux et excellent. On voyait que le colonel et la colonelle, n’ayant pas d’enfants, se passionnaient pour la bonne chère. On servit un excellent potage jardinière qui embaumait les légumes nouveaux, une brême grillée farcie au sarrasin, un canard engraissé à point et des asperges. Il y avait sur la table trois bouteilles, déjà entamées, il est vrai, et bouchées avec des bouchons à figurines d’argent, mais contenant des vins fins étrangers de bonnes marques : vin blanc, vin rouge et vin de Madère. Le colonel, dont la récente colère semblait avoir excité l’appétit, se régalait avec une telle ardeur que cela faisait plaisir à voir. Il ne cessait de se livrer à des plaisanteries spirituellement grossières. Quand on servit les asperges, il dit gaiement en enfonçant plus profondément derrière le collet de sa vareuse sa serviette d’une blancheur éclatante :
— Si j’étais tsar, je mangerais toujours des asperges !
Mais, pendant qu’on mangeait le poisson, il n’avait pu s’empêcher de crier à Romachov sur un ton de commandement :