Choulgovitch n’avait pas d’enfants. Sa femme, grande, forte, imposante et taciturne matrone, dénuée de cou, mais dotée de plusieurs mentons, vint se mettre à table. Malgré son pince-nez et son regard arrogant, son visage était niais et semblait avoir été pétri à la hâte d’une pâte dans laquelle on aurait piqué, en guise d’yeux, des raisins de Corinthe. Dans son sillage glissait en traînant les pieds, la mère du colonel, petite vieille sourde, mais encore alerte, mordante et autoritaire. Elle toisa sans façon Romachov des pieds à la tête en le dévisageant par-dessus ses lunettes, puis lui tendit ou plutôt lui planta directement sur les lèvres, une petite main minuscule, ridée, froncée, ressemblant à une vieille relique. Elle se tourna ensuite vers le colonel et lui demanda comme s’il n’y avait eu personne qu’eux deux dans la salle à manger :
— Qui est-ce ? Je ne me rappelle pas cette figure.
Choulgovitch, se faisant un porte-voix de ses mains, cria à l’oreille de la vieille :
— Le sous-lieutenant Romachov, maman, un excellent officier… un bon officier de troupe, un gaillard… qui est sorti du Corps des Cadets. Ah, oui ! se rappela-t-il soudain, vous êtes comme nous du gouvernement de Penza, n’est-ce pas, sous-lieutenant ?
— Parfaitement, monsieur le colonel, je suis du gouvernement de Penza.
— Ah oui, ah oui… je m’en souviens maintenant. Alors, vous êtes mon compatriote. Du district de Narovtchate, il me semble ?
— Parfaitement, du district de Narovtchate.
— Ah oui… Comment l’avais-je oublié ? Narovtchate, kolychki tortchate[20]. Nous, nous sommes du district d’Insar. Maman ! corna de nouveau le colonel à l’oreille de sa mère, le sous-lieutenant Romachov est des nôtres, il est du gouvernement de Penza !… De Narovtchate !… un compatriote !…
[20] « Je suis né en 1870 à Narovtchat, ville entièrement construite en bois et qui brûle régulièrement tous les dix ans, d’où le dicton populaire : Narovtchate, kolychki tortchate — Narovtchate, il n’en reste que les pieux. » (Extrait d’une lettre de l’auteur). — H. M.
— Ah ! ah ! dit la vieille dame en remuant les sourcils d’une façon très expressive… oui, oui… c’est bien ce que je pensais. Mais alors vous êtes le fils de Serge Pétrovitch Chichkine ?