Le colonel Choulgovitch était assis à une table, à l’angle gauche de l’entrée. Il était vêtu d’une vareuse grise, laissant voir du linge d’une blancheur éclatante. Ses mains rouges et charnues s’appuyaient sur les bras d’un fauteuil en bois. Son gros visage de vieillard, avec les cheveux gris coupés en brosse et la barbe blanche en forme de coin, était rude et froid. Ses yeux clairs, incolores, lançaient des regards hostiles. Il répondit au salut du sous-lieutenant par un imperceptible hochement de tête. Romachov remarqua soudain à son oreille une boucle d’argent en forme de croissant surmonté d’une croix, et pensa : « Tiens, je ne lui ai pas encore vu ce bijou. »
— C’est mal, commença le colonel de sa rugissante voix de basse-taille, qui semblait s’élever des profondeurs de son estomac, et il fit une longue pause. C’est une honte ! reprit-il en élevant la voix. Vous n’êtes que depuis très peu de temps au régiment et vous en faites déjà de belles. J’ai beaucoup de raisons d’être mécontent de vous. On n’a pas idée de choses pareilles ! Comment, un misérable enseigne, un fendrik se permet de répliquer je ne sais quelle stupidité quand son colonel lui fait une observation ! C’est d’une inconvenance sans nom ! glapit soudain le colonel sur un ton tellement assourdissant que Romachov en trembla. C’est incroyable ! C’est du libertinage !
Romachov regardait de côté d’un air morne et il lui semblait qu’aucune force au monde ne pourrait l’obliger à porter ses yeux sur le visage du colonel. « Où est donc ton moi ? — lui insuffla soudain une ironique voix intérieure, te voilà obligé de rester planté au garde à vous et de te taire. »
— Je ne vous dirai pas comment j’ai appris cela, mais je sais de source sûre que vous buvez. C’est dégoûtant. Un gamin, un blanc-bec à peine sorti de l’école qui se grise au mess comme le dernier des apprentis savetiers ! Moi, mon cher, je sais tout ; rien ne m’échappe. Je sais même beaucoup de choses que vous ne soupçonnez pas. Si vous voulez rouler jusqu’au bas de la pente, libre à vous de le faire. C’est le dernier avertissement que je vous donne ; méditez bien mes paroles. C’est toujours ainsi que ça se passe, mon ami ; on commence par un petit verre, puis on en prend deux, trois, et finalement on devient un ivrogne invétéré. Mettez-vous bien cela dans la tête. En outre, sachez que nous sommes patients, mais que même une patience d’ange finit par se lasser… Prenez garde, ne nous poussez pas à bout. Vous êtes seul, tandis que le corps d’officiers représente une véritable famille. Et une famille a bien le droit, n’est-ce pas ? de chasser de son sein un membre indigne.
« Je reste immobile et silencieux », pensait Romachov avec tristesse en regardant constamment la boucle d’oreille du colonel, alors que je devrais lui dire que je n’estime pas cette famille, que je suis prêt à en sortir et à passer dans la réserve. Oserai-je parler ? » Romachov sentit son cœur battre à tout rompre ; il esquissa même un faible mouvement des lèvres, mais ravala sa salive et demeura immobile comme précédemment.
— Et d’une façon générale, votre conduite… reprit Choulgovitch sur un ton très dur. Ainsi, l’an dernier, avant même d’avoir achevé votre première année de service, vous avez demandé une permission. Vous avez prétendu que votre mère était malade, vous avez présenté une lettre d’elle… Je n’ose pas, vous comprenez, je n’ose pas ne pas croire ce que me dit un officier. Vous me dites que c’est votre mère, soit, je le veux bien, je n’insiste pas… Tout arrive, mais, vous savez, tout cela pris l’un dans l’autre, vous comprenez…
Depuis longtemps déjà Romachov sentait que son genou droit tremblait, d’abord presque imperceptiblement et ensuite de plus en plus fort. A la fin cet involontaire mouvement nerveux devint si sensible que tout le corps en frissonna. Romachov, très ennuyé et tout honteux, craignait que Choulgovitch n’attribuât ce tremblement à l’effroi qu’il inspirait à son inférieur. Mais quand le colonel se mit à parler de sa mère, un flot de sang chaud et enivrant afflua soudain à la tête du sous-lieutenant, et son tremblement cessa instantanément. Pour la première fois il leva les yeux et regarda Choulgovitch en face avec haine et avec une expression de défi, il le sentait lui-même, qui semblait détruire la distance hiérarchique qui sépare un infime officier subalterne d’un chef redouté. La pièce lui parut plongée dans l’obscurité comme si les rideaux avaient été soudain tirés. La grosse voix du colonel disparut dans un abîme muet. Il se fit en sa conscience un intervalle de silence et de ténèbres, sans pensées, sans volonté, sans impressions extérieures, sauf la terrible conviction qu’à l’instant même allait se produire quelque chose de stupide, d’irrémédiable et d’atroce. Une voix étrange lui chuchotait à l’oreille : « Je vais le frapper. » Et Romachov promena lentement ses yeux sur la large joue charnue du vieillard et sur la boucle d’oreille où une croix d’argent terrassait le croissant.
Puis il s’aperçut confusément et comme en songe que les yeux de Choulgovitch exprimaient tour à tour l’étonnement, l’effroi, l’anxiété, la pitié… L’irrésistible vague de démence qui avait si sauvagement déferlé dans l’âme de Romachov s’effondra subitement et se retira au loin. Il sembla se réveiller et poussa un profond soupir. Toutes choses lui parurent soudain simples et familières. Choulgovitch s’empressait, lui montrait une chaise et parlait sur un ton inattendu de bienveillante rudesse :
— Fi donc, diantre, que vous êtes susceptible !… Allons, asseyez-vous, que le diable vous emporte ! Ah oui… vous êtes bien tous les mêmes. Vous me regardez comme un animal sauvage. Il crie, n’est-ce pas, à tort et à travers, sans rime ni raison, que le diable l’écorche ! Mais oui, mon cher, — et des notes chaudes et émues tremblèrent dans sa grosse voix, — je vous aime tous comme mes propres enfants. Vous croyez que je ne souffre pas, que je ne me chagrine pas pour vous ? Ah ! messieurs, messieurs, vous ne me comprenez pas. Oui, c’est vrai, je me suis emporté un peu, j’ai dépassé les limites, mais peut-on en vouloir à un vieillard ? Ah ! la jeunesse ! Allons, la paix est faite, votre main, et vous allez dîner avec nous.
Romachov s’inclina sans dire mot et serra la main large, bouffie et froide que lui tendait le colonel. Il ne se sentait plus offensé, mais il ne s’en trouvait pas mieux. Après les graves et fières pensées qu’il avait eues le matin même, il se considérait maintenant comme un misérable petit écolier, comme un gamin timide et abandonné, et ce changement d’état d’âme lui faisait honte. Tout en suivant le colonel dans la salle à manger, il s’appliqua mentalement cette phrase, en employant comme de coutume la troisième personne : « Une sombre irrésolution ridait son front. »