— Soit, dit-il, par saccades, mais c’est la dernière fois. N’oubliez pas que c’est la dernière fois. Vous entendez ? Marquez-vous bien cela sur votre nez rouge d’ivrogne. Si j’apprends encore une fois que vous vous êtes enivré… Hein ?… Vos promesses… je les connais. Préparez-moi votre compagnie pour la revue. Ce n’est pas une compagnie, mais un b…l ! J’irai l’inspecter moi-même dans huit jours… Et maintenant, voici un conseil que je vous donne : restituez l’argent que vous avez pris sur la solde de la troupe et mettez votre comptabilité en ordre. Vous entendez ? Que cela soit fait demain ! Hein ? Vous ne savez pas où prendre l’argent ? Que m’importe ! Faites-en si vous voulez… Et maintenant, capitaine, je ne vous retiens plus. J’ai l’honneur de vous saluer.

On entendit le bruit de quelqu’un qui se dirigeait, d’un pas indécis, vers la porte du bureau en marchant sur la pointe des pieds et faisant crier ses chaussures. Mais, au même instant, la voix du colonel l’arrêta sur un ton qui était devenu instantanément trop rude pour qu’il fût naturel.

— Attends, arrive ici, poivrot du diable… Tu vas probablement courir chez les Juifs ? Hein ? Tu vas signer des billets ? Imbécile, triple imbécile… Allons, prends cela… Un, deux… deux, trois, quatre… non, trois cents. Je ne puis donner davantage. Tu me rendras ça quand tu pourras… Fi donc, que faites-vous là, capitaine ! hurla tout à coup le colonel sur une gamme ascendante. Ne vous avisez plus jamais de faire cela ! C’est une bassesse !… Allons, en avant, marche ! Décampez ! diable ! allez au diable ! Je vous salue.

Dans l’antichambre apparut le petit capitaine Sviétovidov, tout cramoisi, la mine défaite, des gouttes de sueur perlant sur le nez et sur les tempes. Sa main droite froissait convulsivement dans sa poche des billets de banque tout neufs. En apercevant Romachov, il piétina sur place, partit d’un rire contraint de pitre, et mit sa main droite, chaude et tremblante, dans celle du sous-lieutenant. Ses yeux erraient hagards et semblaient en même temps sonder Romachov pour savoir s’il avait entendu ou non…

— Il est féroce comme un tigre ! marmotta-t-il sur un ton humble et dégagé en montrant d’un signe de tête la porte du bureau. Mais je me suis tiré d’affaire ! Gloire à toi, Seigneur ! Grâces te soient rendues ! Et il se signa deux fois d’un geste rapide et nerveux.

— Bon-da-ren-ko ! — cria le colonel de l’autre côté de la paroi, et le son de sa grosse voix remplit tous les coins et recoins de la maison, semblant ébranler les minces cloisons de l’antichambre. Il ne se servait jamais de sonnette, se fiant à la puissance de son peu ordinaire gosier. — Bondarenko ! qu’est-ce qui est encore là ? fais entrer.

— Un véritable lion ! chuchota Sviétovidov avec un sourire forcé. Adieu, lieutenant, je vous souhaite un doux tête-à-tête.

D’une porte surgit un soldat, le véritable type de l’ordonnance de colonel, à la mine noblement insolente, avec une raie de côté, des cheveux huilés et des gants blancs de filoselle aux mains. Il se permit un léger clignement d’yeux en fixant le sous-lieutenant, et dit sur un ton de respectueuse impertinence :

— Sa Haute Noblesse prie Votre Noblesse d’entrer.

Il ouvrit la porte du bureau en s’effaçant pour laisser passer l’officier. Romachov entra.