L’adjudant-major s’assit sur une chaise, conservant son manteau et ses gants, tandis que Romachov s’habillait, agité, se démenant sans nécessité et honteux de sa chemise qui n’était pas d’une blancheur irréprochable. Le lieutenant Fédorovski demeurait immobile, le visage impassible, les mains appuyées sur la poignée de son sabre.
— Vous ne savez pas pour quel motif le colonel me fait appeler ?
L’adjudant-major haussa les épaules.
— Vous me posez une étrange question. Comment voulez-vous que je le sache ? Il me semble que vous devez le savoir mieux que moi… Vous êtes prêt ?… Je vous conseille de passer votre baudrier sous l’épaulette et non par-dessus. Vous savez que le colonel n’aime pas cela. Bien… allons, partons.
Devant la porte était arrêtée une calèche attelée d’une paire de chevaux du régiment, de haute taille et très gras. Les officiers s’assirent et la voiture partit. Romachov s’efforça, par politesse, de se tenir sur le côté, pour ne pas gêner l’adjudant-major, mais celui-ci parut ne pas s’apercevoir de cette attention. En route, les deux officiers rencontrèrent Viétkine. Celui-ci échangea le salut avec l’adjudant-major et, quand la voiture fut passée, il fit à Romachov, qui s’était retourné, un intraduisible geste humoristique qui semblait dire : « Eh bien, frère, tu vas te faire laver la tête ? » Ils rencontrèrent encore des officiers qui regardaient, les uns avec attention, les autres avec étonnement, et quelques-uns avec un air railleur, Romachov qui se crispait malgré lui sous leurs regards.
Le colonel Choulgovitch ne reçut pas immédiatement Romachov ; il avait quelqu’un dans son bureau. Le jeune sous-lieutenant dut attendre dans une antichambre à demi obscure, sentant les pommes, la naphtaline, les meubles fraîchement vernis, et cette odeur spéciale et point désagréable qu’exhalent les vêtements et les objets dans les familles allemandes aisées et soigneuses. Se promenant avec impatience dans la pièce, Romachov se regarda plusieurs fois dans un trumeau enchâssé dans un cadre de frêne, et chaque fois son visage lui paraissait blafard, laid et peu naturel, sa tunique par trop usée et ses pattes d’épaule excessivement fripées.
Du bureau ne parvenait tout d’abord dans l’antichambre que le son monotone et sourd de la voix de basse-taille du colonel. On n’entendait pas les paroles, mais les intonations courroucées et grondantes comme des roulements de tonnerre laissaient deviner que le colonel donnait libre cours à une violente et implacable colère. Il en fut ainsi pendant environ cinq minutes, puis Choulgovitch se tut subitement ; une voix tremblante, suppliante s’éleva, puis après un instant de silence, Romachov perçut très distinctement — sans en perdre la moindre nuance, ces mots, prononcés avec une expression terrible d’arrogance, d’indignation et de mépris :
— Qu’est-ce que vous me chantez ? Vos enfants ? Votre femme ? Je me moque de vos enfants ! Avant d’en faire, vous auriez dû vous demander avec quoi vous pourriez les nourrir… Hein ? Et maintenant, n’est-ce pas, « excusez-moi, Monsieur le colonel » ? Le colonel n’est pas responsable de ce qui vous arrive. Sachez, capitaine, que si, moi, colonel, je ne vous traduis pas devant le conseil de guerre, je commets, en agissant ainsi, un crime contre le service. Quoi ? Veuillez vous taire ! Je dis bien : un crime et non pas une faute. Votre place n’est pas au régiment, mais où vous le savez vous-même. Hein ?
De nouveau retentit la voix timide et suppliante, si plaintive qu’elle semblait n’avoir rien d’humain. « Seigneur, de quoi s’agit-il ? » pensa Romachov, collé au trumeau, considérant sans le voir son visage blême, et se sentant prêt à défaillir.
La voix plaintive parla assez longtemps. Quand elle se tut, la voix du colonel gronda de nouveau, mais, cette fois, plus calme, plus adoucie, comme si Choulgovitch avait apaisé sa colère en criant, et étanché sa soif d’autorité en voyant l’humiliation de son subordonné.