— Vilain, vilain, vilain !…

— Mézant, mézant…

— Je vous invite pour le pemié quadille.

— Mesdames !… mesdames !… dit Romachov, se montrant, malgré lui, aimable, et tirant des révérences de tous côtés.

A ce moment, il porta par hasard son regard sur la porte d’entrée et aperçut, derrière les vitres, le visage maigre et aux lèvres charnues de Raïssa Alexandrovna Peterson, un foulard blanc recouvrant la partie supérieure de son chapeau. Romachov s’empressa, comme un véritable gamin, de s’esquiver dans le salon. Mais bien que cet instant eût été très court et que le sous-lieutenant s’efforçât de se convaincre que Raïssa n’avait pu l’apercevoir, il n’en était pas moins inquiet : dans les petits yeux de sa maîtresse, il avait eu le temps de discerner une expression nouvelle, inquiète, une cruelle et redoutable menace.

Il passa dans la salle à manger, où déjà beaucoup de personnes étaient réunies ; presque toutes les places de la longue table recouverte d’une toile cirée étaient occupées. Une fumée bleue de tabac s’élevait vers le plafond. Des relents d’huile brûlée montaient de la cuisine. Deux ou trois groupes d’officiers étaient déjà en train de souper. Quelques-uns lisaient les journaux. Le brouhaha des voix se mêlait au cliquetis des couteaux, au choc des billes de billard et au claquement de la porte de la cuisine. Le froid s’engouffrait de l’antichambre et montait aux jambes.

Romachov chercha le lieutenant Bobétinskiï, et l’ayant découvert, s’approcha de lui. Bobétinskiï était debout près de la table, les mains dans les poches de son pantalon, se dandinant sur la pointe des pieds et sur les talons, et clignant des yeux à cause de la fumée de sa cigarette. Romachov lui toucha le bras.

— Quoi ? dit-il en se retournant et, sortant une main de sa poche, sans cesser de clignoter. D’un geste suprêmement élégant, il tortilla sa longue moustache rousse, regarda Romachov de côté, et, le coude toujours en l’air, ajouta : Ah ! ah ! c’est vous ? Enchanté…

Il parlait toujours sur ce ton précieux et recherché, imitant, à ce qu’il croyait du moins, la jeunesse dorée de la garde. Il avait de sa personne une haute opinion, se considérant comme un connaisseur en chevaux et en femmes, comme un excellent danseur, et, de plus, comme un aristocrate raffiné, mais blasé et désillusionné, en dépit de ses vingt-quatre ans. Il tenait sans cesse les épaules pittoresquement relevées, écorchait le français, affectait une démarche mourante et faisait, en parlant, des gestes las et nonchalants.

— Pierre Thaddéitch, mon cher, vous seriez bien aimable de diriger la soirée à ma place, lui demanda Romachov.