« Il faut que j’aie une explication, il faut en finir, pensa Romachov assourdi par le roulement du tambour et les accents cuivrés des instruments. En voilà assez. » — Son visage était animé d’une résolution inébranlable.
Au régiment, les officiers chargés de diriger les danses se permettaient de traditionnelles plaisanteries. Ainsi, pendant le troisième quadrille, il était de règle de confondre les figures et de commettre, comme par mégarde, d’amusantes méprises qui provoquaient invariablement le désarroi et les rires. Aussi Bobétinskiï, après avoir inopinément commencé son quadrille monstre par la seconde figure, commandait des cavaliers seuls, pour renvoyer aussitôt après, comme s’il s’apercevait de son erreur, les danseurs à leurs dames ; ou bien il organisait un grand rond et le faisait rompre immédiatement en obligeant les cavaliers à rechercher leurs danseuses.
— Mesdames, avancez, pardon, reculez. Cavaliers seuls. Pardon, reculez. Balancez vos dames. Mais reculez donc.
Cependant Raïssa Alexandrovna, étouffant de rage, disait sur un ton aigre, mais avec un sourire qui laissait croire que leur entretien était le plus plaisant du monde :
— Je ne vous permets pas d’user de pareils procédés à mon égard. Je ne suis pas une gamine, entendez-vous ! Des gens bien élevés ne se conduisent pas de la sorte.
— Ne nous emportons pas, Raïssa Alexandrovna, implora doucement Romachov.
— Oh ! m’emporter ! ce serait vous faire trop d’honneur. Je ne puis que vous mépriser. Mais je ne permets à personne de se moquer de moi. Pourquoi ne vous êtes-vous pas donné la peine de répondre à ma lettre ?
— Mais votre lettre ne m’a pas trouvé chez moi, je vous le jure.
— Ah ! vous vous payez ma tête ! Comme si je ne savais pas où vous allez… mais soyez certain…
— Cavaliers, en avant ! Ronde de cavaliers ! A gauche ! A gauche, à gauche, messieurs ! Mais vous ne comprenez donc rien ? Plus de vie, messieurs, criait Bobétinskiï en entraînant les danseurs dans un rapide tourbillon et en trépignant désespérément des pieds.