— Finissons-en au plus vite, s’impatienta Romachov d’une voix sourde et les dents serrées.

— Cinq minutes d’entr’acte. Cavaliers, occupez vos dames ! glapit Bobétinskiï.

— Oui, quand cela me plaît. Vous m’avez trompée d’une façon ignoble. Je vous ai tout sacrifié, je vous ai donné tout ce que peut donner une femme honnête… Je n’osais plus regarder en face mon mari, cet homme idéal. Pour vous, j’ai oublié mes devoirs d’épouse et de mère ! Oh ! pourquoi, pourquoi ne lui suis-je pas restée fidèle ?

Romachov ne put s’empêcher de sourire. Les nombreux romans qu’elle avait eus avec tous les jeunes officiers entrant au service, étaient parfaitement connus au régiment, ainsi d’ailleurs que toutes les aventures amoureuses qui s’étaient passées entre les soixante-quinze officiers et leurs femmes et parentes. Il se rappelait maintenant des expressions de ce genre : « mon imbécile », « cet homme méprisable », « ce nigaud qui est toujours sur mon dos », et autres non moins violentes, que Raïssa prodiguait à l’adresse de son mari, tant verbalement que par écrit.

— Oh ! vous avez encore le front de sourire ! C’est bien ! s’écria Raïssa furieuse… C’est notre tour, reprit-elle ; et, prenant son cavalier par la main, elle s’avança, balançant gracieusement son buste sur ses hanches, un sourire contraint sur les lèvres. Quand la figure fut finie, son visage reprit une expression de colère ; « on dirait un insecte en courroux », songea Romachov.

— Je ne vous le pardonnerai pas. Vous entendez, jamais ! Je sais pourquoi vous voulez me quitter d’une façon aussi lâche et aussi vile. Mais cela ne se passera pas comme vous l’avez espéré ! Au lieu de me dire franchement, honnêtement, que vous ne m’aimiez plus, vous avez préféré me tromper et ne voir en moi que la femme, la femelle… pour le cas où cela ne marcherait pas avec l’autre. Ha ! ha ! ha !

— Eh bien, soit ! parlons franchement, dit Romachov avec une rage qu’il cherchait à contenir. Il pâlissait de plus en plus et se mordait les lèvres. C’est vous qui l’aurez voulu. Oui, c’est vrai, je ne vous aime pas.

— Si vous saviez comme je m’en moque.

— Et je ne vous ai jamais aimée. Pas plus d’ailleurs que vous ne m’avez aimé. Nous avons joué tous deux un jeu vilain, mensonger et sale ; une vulgaire farce d’amateurs. Je vous ai parfaitement compris, Raïssa Alexandrovna. Il ne vous fallait ni tendresse, ni amour, ni même un simple attachement. Vous êtes trop mesquine pour cela. L’amour — Romachov se rappela soudain les paroles de Nazanskiï — l’amour est l’apanage des natures fines, des natures d’élite.

— Ah ! et bien entendu, vous êtes une nature d’élite ?