— Non, dites-moi pourquoi vous m’avez trompé ? répliqua rageusement Romachov. Vous vous êtes donnée à moi, uniquement pour que je ne vous quitte pas. Oh ! si vous aviez fait cela par amour, ou sinon par amour, du moins par sensualité, je le comprendrais. Mais vous n’y avez été poussée que par la corruption, que par une basse vanité. N’êtes-vous pas effrayée en songeant à la vilenie que nous commîmes en nous donnant l’un à l’autre sans amour, par ennui, par distraction, pas même par curiosité, mais tout aussi simplement que les femmes de chambre grignotent le dimanche des graines de tournesol. Vous ne sentez donc pas que c’est plus ignoble que lorsqu’une femme se donne pour de l’argent. Celle-ci a au moins l’excuse du besoin, de la séduction. J’ai des nausées de honte en songeant à ce froid, inutile et inexcusable libertinage !

Une sueur froide au front, il promenait sur les danseurs des regards mornes, éteints. La sévère madame Talmann, accompagnée du sautillant et jovial Épifanov, s’avançait majestueusement, les épaules immobiles, avec l’air offusqué d’une vestale. Puis la petite Lykatchev, le visage ponceau, les yeux brillants, étala sa blanche et innocente gorge de vierge. Olizar passa sur ses jambes grêles, droites et sveltes comme les branches d’un compas. Romachov se sentait la tête lourde et les yeux prêts à pleurer. Cependant Raïssa, blême de colère, lui disait sur un ton théâtralement sarcastique :

— Charmant ! un officier d’infanterie qui joue les Joseph !

— Oui, oui, c’est en effet mon rôle… s’exclama Romachov. Je sais moi-même que c’est ridicule et niais. Mais je n’ai pas honte de m’affliger de ma chasteté perdue, de ma simple chasteté physique. Nous sommes tous deux tombés dans un égout, et je sens que maintenant je n’oserai plus jamais aimer d’un fol et frais amour. Et c’est à vous qu’en est la faute, vous entendez : à vous, à vous, à vous ! Vous êtes plus âgée et plus expérimentée que moi ; vous êtes déjà passablement experte en matière d’amour.

Dans un mouvement de majestueuse indignation, Raïssa se leva de sa chaise.

— C’en est assez ! dit-elle sur un ton dramatique. Vous en êtes arrivé à vos fins. Je vous hais ! J’espère qu’à partir de ce jour, vous cesserez de venir chez nous, où vous étiez reçu en parent, où l’on vous donnait à boire et à manger, et où vous vous êtes conduit en chenapan. Combien je regrette de ne pouvoir tout dire à mon mari ! C’est un saint homme ; je prie tous les jours pour lui ; s’il apprenait la vérité, il en mourrait. Soyez certain qu’il saurait venger une femme outragée et sans défense !

Debout devant elle, et clignant les yeux à travers ses lunettes, Romachov regardait sa grande bouche mince et flétrie, toute tordue de méchanceté. A travers la baie bruissaient les sons assourdissants de la musique ; l’odieux trombone s’entêtait à toussoter et les grondements de la grosse caisse semblaient résonner dans la tête du sous-lieutenant. Il n’entendait qu’à moitié les paroles de Raïssa et ne les comprenait pas, mais il lui semblait que, comme les coups de caisse, elles lui frappaient sur la tête et ébranlaient son cerveau. La Peterson ferma son éventail avec fracas.

— Oh ! l’ignoble goujat ! chuchota-t-elle d’un ton tragique, et traversant rapidement la salle, elle disparut dans le boudoir.

Tout était fini, mais Romachov n’en ressentait pas la satisfaction à laquelle il s’était attendu, et son âme ne s’était pas soudainement déchargée, comme il l’avait espéré, de l’affreuse lourdeur qui l’accablait. Il jugeait maintenant avoir mal agi et manqué de courage et de sincérité en rejetant toute la faute morale sur cette femme bornée et pitoyable. Il se représentait sa douleur, sa confusion, sa rage impuissante, et les larmes amères que ses yeux rouges et bouffis devaient verser dans le boudoir.

« Je tombe, je m’enlise, pensait-il dans un dégoût angoissé. Quelle existence ! Quelle vie étroite, grise et fangeuse ! Cette liaison honteuse et inutile, l’ivrognerie, la nostalgie, la monotonie désespérante du service, et pas une seule parole, pas un seul moment de joie sans mélange. Les livres, la musique, la science ! Qu’est devenu tout cela ? »