Il rentra dans la salle à manger. Ossadtchiï et Vietkine, le camarade de compagnie de Romachov, emmenaient vers la porte de sortie, en le soutenant sous le bras, Lekh complètement ivre, qui secouait faiblement la tête et assurait qu’il était évêque. Ossadtchiï, le visage impassible, grondait d’une voix de tonnerre, une voix d’archidiacre :
— Bénissez-nous, Monseigneur. Le service divin commence…
A mesure que la soirée s’avançait, la salle à manger devenait de plus en plus bruyante. L’air y était tellement saturé de fumée de tabac que les officiers assis aux différentes extrémités de la table pouvaient à peine se voir les uns les autres. Plusieurs officiers chantaient dans un coin ; d’autres, groupés près de la fenêtre, racontaient ces anecdotes scabreuses qui assaisonnent habituellement tous les soupers et dîners militaires.
— Non, non, pardon, messieurs, laissez-moi vous raconter — criait Artchakovskiï… Un soldat arrive un soir avec un billet de logement chez un Khokol[25] dont la femme était ravissante. Voilà mon soldat qui se dit : « Comment diable pourrais-je bien… »
[25] Houppe, sobriquet des Petits-Russiens, allusion à un toupet de cheveux que leurs ancêtres portaient sur le devant de la tête. — H. M.
A peine eut-il fini que Vassiliï Vassiliévitch Lipskiï, qui attendait impatiemment son tour, lui coupa la parole :
— Pas fameuse, votre anecdote. Mais moi, messieurs, j’en sais une…
Il n’avait pas terminé son histoire qu’un autre conteur se hâta de placer la sienne.
— Moi aussi, messieurs, j’en connais une bien bonne. Cela se passait à Odessa, et…
Toutes ces anecdotes étaient ordurières, obscènes et idiotes, et, comme toujours, seul le conteur le plus cynique provoquait des rires.