De tout ton cœur, la belle,

Tu tournais ton fuseau.

Allons jouer, Romachevitch-Romachovskiï, je te prêterai un billet rouge[26].

[26] Dix roubles. — H. M.

« Personne ne me comprend. Je n’ai pas un ami », songea désespérément Romachov. Un instant, surgit dans son souvenir la vision de Chourotchka — si forte, si fière, si belle, et une douce et navrante langueur berça son cœur.

Il resta au mess jusqu’à l’aube, regarda jouer au pharaon et prit part lui-même au jeu, mais sans aucun plaisir et sans aucune ardeur. Une fois il vit Artchakovskiï qui occupait, avec deux enseignes, une petite table séparée, escamoter assez maladroitement deux cartes. Romachov était déjà prêt à intervenir et à faire une observation, mais il se retint immédiatement en songeant avec indifférence : « Je m’en moque, après tout. »

Vietkine, qui avait perdu la forte somme en cinq minutes, était assis sur une chaise et dormait, blême et la bouche ouverte. A côté de Romachov, Lechtchenko regardait jouer tristement et l’on ne comprenait guère quelle force l’obligeait à rester ainsi des heures entières, avec une expression de visage aussi lugubre. Le jour commençait à poindre. Les bougies coulaient et leurs flammes clignotaient. Les visages blafards des joueurs paraissaient harassés. Romachov regardait toujours les cartes, les tas d’argent et de billets de banque, le tapis vert couvert de marques à la craie, et dans sa tête alourdie, embrouillardée, flottaient encore des bribes de pensées, toutes relatives à sa déchéance morale et à sa terne, monotone et ignominieuse existence.

X

La matinée était ensoleillée mais froide, une vraie matinée de printemps. Les merisiers étaient en fleurs.

Romachov, qui n’avait pas encore pu s’habituer à refréner son sommeil de jeune homme, partit en retard selon son habitude pour l’exercice du matin, et s’approcha du terrain sur lequel manœuvrait sa compagnie, avec un sentiment désagréable de honte et d’inquiétude. Cet état d’âme n’était que trop familier au jeune officier et les observations caustiques de son commandant de compagnie, le capitaine Sliva, en augmentaient encore l’amertume.