Sliva était un des derniers représentants de la vieille école, un de ces grossiers officiers de jadis, aujourd’hui légendaires, impitoyables en matière de discipline, méticuleux, formalistes, faisant décomposer le pas en trois temps et châtiant les soldats à coups de poing. Même au régiment, où l’étroite rudesse de la vie provinciale ne permettait guère de faire preuve d’humanité, le capitaine Sliva passait pour un spécimen surprenant du vieux temps où l’on était si cruel dans l’armée, et l’on rapportait à son sujet beaucoup d’anecdotes curieuses, presque incroyables. Tout ce qui sortait des limites du service, du règlement, et de la compagnie, et qu’il appelait dédaigneusement « fadaises et mandragore », n’existait absolument pas pour lui. Blanchi sous le harnois, il n’avait jamais lu ni un livre, ni un journal, à l’exception de la partie officielle de l’Invalide. Il méprisait de toute la force de son âme calleuse les distractions de toute espèce, telles que danses, spectacles d’amateur, etc… et il n’était pas d’épithètes sales et triviales de son vocabulaire militaire qu’il ne leur appliquât. On racontait à son sujet, — et ce pouvait être vrai, — qu’occupé pendant une belle nuit de printemps à vérifier la comptabilité de sa compagnie près de sa fenêtre ouverte, il entendit un rossignol chanter dans un buisson voisin. Importuné, il cria à son ordonnance :

— Zakhartchouk ! chasse cet oiseau à coups de pierres ! Il me gêne…

Cet homme mou, à l’air affaissé, était excessivement rude avec les soldats ; non seulement, il autorisait les sous-officiers à les frapper, mais lui-même aussi les battait cruellement, jusqu’au sang, jusqu’à ce que le coupable tombât sous ses coups. Par contre, il veillait avec le plus grand soin aux besoins de ses hommes ; il ne retenait pas l’argent qu’on leur envoyait de chez eux et surveillait personnellement tous les jours l’ordinaire de la compagnie, bien qu’il disposât à sa guise des sommes provenant des travaux facultatifs. Il n’y avait qu’une seule compagnie dont les soldats parussent mieux nourris et plus contents que les siens.

Sliva serrait de près les jeunes officiers et les rappelait à l’ordre au moyen d’expressions cinglantes auxquelles son humour inné de Petit Russien donnait une causticité particulière. Si, par exemple, un officier subalterne ne marchait pas au pas à l’exercice, il criait en bégayant légèrement à son habitude :

— Eh que… que… le diable enlève la… la… compagnie ! Elle ne mar… mar… che pas au pas ! Il n’y a que… que… le sous… sous… lieutenant… qui… qui… soit au pas.

D’autres fois, après avoir criblé toute la compagnie de jurons abominables, il ajoutait :

— A… à… l’é… l’exception de mé… mé… messieurs les officiers et des sous-enseignes.

Mais sa rigueur devenait particulièrement vexatoire quand un officier subalterne arrivait en retard à l’exercice, et Romachov en avait fréquemment fait l’expérience. Lorsque le sous-lieutenant était encore assez loin, Sliva commandait à sa compagnie : garde à vous ! comme s’il voulait faire à l’officier en retard l’honneur d’une réception ironique, et il restait lui-même immobile, la montre à la main, les yeux fixés sur Romachov, qui, trébuchant de honte et s’embarrassant dans son sabre, mettait un temps infini à trouver sa place. Parfois, il demandait au sous-lieutenant avec une politesse rageuse et sans prendre garde que les soldats l’entendaient : « J’espère, sous-lieutenant, que vous nous permettrez de continuer ? » D’autres fois, il s’informait avec une sollicitude empressée mais en haussant à dessein le ton : « Vous avez bien dormi ? Quels songes avez-vous faits ? » Et ce n’est qu’après s’être livré à l’une de ces farces qu’il prenait l’officier à part et lui donnait une verte réprimande en le dévisageant de ses yeux ronds de poisson.

« Eh ! après tout, je m’en moque, — pensait ce jour-là Romachov avec désespoir, en s’approchant de la compagnie — ma vie est fichue ! »

Le capitaine, le lieutenant Vietkine, Lbov et le sergent-major étaient au milieu du terrain d’exercices ; ils se retournèrent tous ensemble face à Romachov qui arrivait. Les soldats aussi tournèrent la tête de son côté. Romachov se vit en esprit, confus, avançant gauchement sous les regards braqués sur lui, et cela augmenta sa mauvaise humeur :