« Après tout, ce n’est peut-être pas si honteux que je me l’imagine — essaya-t-il de se consoler mentalement à la manière de beaucoup de timides. — Peut-être suis-je seul à éprouver cette sensation aiguë, tandis que d’autres s’en moquent. Voyons, supposons que ce soit Lbov qui est en retard, et que moi je le regarde approcher. Ma foi, je ne vois rien de répréhensible à l’affaire. Allons… il n’y a pas là de quoi fouetter un chat — conclut-il en se calmant subitement — cependant c’est gênant. Mais cette gêne ne durera ni un mois ni une semaine, ni même une journée. D’ailleurs, la vie est si courte qu’on a tôt fait de tout oublier. »
Contrairement à son habitude, Sliva, cette fois, ne fit pour ainsi dire pas attention à Romachov et ne lui joua aucun tour de sa façon. Lorsque le sous-lieutenant s’arrêta à un pas de lui, la main à la visière de la casquette et les talons joints, le capitaine lui dit en lui tendant ses cinq doigts mous comme des saucisses froides :
— Je vous prie de ne pas oublier, sous-lieutenant, que vous devez arriver à l’exercice cinq minutes avant le lieutenant et dix minutes avant le commandant de compagnie.
— Toutes mes excuses, monsieur le capitaine, répondit Romachov d’une voix troublée.
— Ah oui ! vos excuses… vous dormez toujours… ce n’est pas en dormant qu’on fait fortune… Je prie messieurs les officiers de rejoindre leurs pelotons.
Les sections de la compagnie étaient disposées sur le terrain pour faire des exercices d’assouplissement. Les soldats, rangés à un pas de distance les uns des autres, avaient déboutonné leurs capotes pour avoir les mouvements plus libres. L’alerte sous-officier Bobylev, de la section de Romachov, louchant respectueusement du côté de l’officier qui approchait, commanda d’une voix aiguë en avançant la mâchoire inférieure :
— Flexion sur les extrémités inférieures. Les mains sur les hanches… — et termina sur une note grave et traînante :
— Com-men-cez !
— Un, — répliquèrent à l’unisson les soldats qui s’accroupirent lentement, tandis que Bobylev, faisant le même mouvement, surveillait les hommes du regard.
A côté de lui, le frétillant petit caporal Siérochtane criait d’une voix grêle, aigre comme celle d’un jeune coq :