— Et le tir au temps du général Aragonskiï ! Vous devez vous en souvenir, Pavel Pavlytch ?
— Que trop ! Vous vous rappelez, Afanasiï Kirillytch, comme on étudiait alors la théorie. Trajectoire, dérivation. Je finissais moi-même par n’y rien comprendre. On demandait par exemple à un soldat : « Regarde dans ton fusil, qu’y vois-tu ? » Et l’autre de répliquer : « J’y vois une ligne imaginaire dénommée l’axe du canon. » Mais il faut avouer qu’on savait tirer, n’est-ce pas, Afanasiï Kirillytch ?
— Certes. Notre division fut même citée pour son tir dans les journaux étrangers. Songez donc : dix pour cent au-dessus de : très bien. Mais aussi nous trichions de la belle manière. On s’empruntait des tireurs d’un régiment à l’autre. Ou encore, tandis que la compagnie tirait, des officiers subalternes cachés dans l’abri déchargeaient leurs revolvers sur la cible. De cette manière une compagnie se distingua si bien que l’on releva sur le but cinq marques de plus qu’il n’avait été distribué de balles. Cent cinq pour cent de « touchés » ! Heureusement que le sergent-major eut le temps de les effacer.
— Et la gymnastique Schreiber du temps de Sliessarev, vous vous en souvenez ?
— Il ne manquerait plus que je l’eusse oubliée, après tous les ballets que nous avons dansés !… En avons-nous pourtant connu des généraux, que le diable les écorche ! Mais tout cela n’est que « fadaises et mandragore » auprès de celui d’aujourd’hui. Autrefois au moins on savait ce qu’on exigeait de nous tandis que maintenant ! Ah ! nos petits soldats par-ci, l’humanité par-là. — Il faut les rosser, les canailles. Ah ! le développement des facultés intellectuelles, la rapidité, le savoir-faire, l’école de Souvorov ! On ne sait vraiment plus ce qu’il faut apprendre aux hommes. Et cet animal a maintenant une nouvelle marotte, « l’attaque traversée ».
— Ah oui, c’est du joli ! s’exclama Vietkine dans un signe de tête approbateur.
— Vous restez là plantés comme ce mannequin que voilà, et les Cosaques vous courent sus au grand galop. Et essayez un peu de vous écarter. Immédiatement, l’ordre du jour annonce : « Le capitaine un tel a mal aux nerfs, qu’il se souvienne que personne ne le force à rester au service. »
— C’est un malin vieillard, dit Vietkine. Au régiment de K. n’a-t-il pas conduit une compagnie au beau milieu d’une énorme mare, et arrivé là, donné ordre au capitaine de commander : « Couchez-vous ! » Les soldats hésitèrent, croyant avoir mal entendu. Alors le général, sans se soucier de la présence des hommes, attrapa ignominieusement le capitaine : « Comment tenez-vous votre compagnie ? Vous faites de vos hommes des femmelettes, des poules mouillées ! S’ils craignent ici de se coucher dans une mare, comment, en temps de guerre, les ferez-vous lever, lorsqu’ils se seront terrés dans un fossé pour éviter le feu de l’ennemi ? Ce ne sont pas des soldats que vous avez, mais des femmelettes, et le capitaine lui-même n’est qu’une femmelette.
— C’est bien la peine vraiment de bafouer un chef devant ses hommes. Et l’on parle après cela de discipline ! Essayez donc de rosser une de ces canailles. Y songez-vous, c’est un être humain, que faites-vous du respect de la personnalité ? Eh, messieurs, au temps jadis, on ne connaissait pas de personnalités, on battait ces brutes comme plâtre — et nous avions Sébastopol, la campagne d’Italie, et le reste. On peut me chasser du service, mais je ne cesserai pas de taper sur le museau de ces garnements quand ils le mériteront !
Romachov, qui jusque-là avait gardé le silence, objecta sourdement :