— Quelle drôle d’idée vous avez eue de discuter avec lui ? dit sur un ton conciliant Vietkine qui marchait côte à côte avec Romachov. Vous voyez maintenant que cette prune[27] est plutôt amère. Mais vous ne le connaissez pas encore comme moi. Il vous traitera si grossièrement que vous ne saurez pas où vous fourrer. Et si vous répliquez, il vous collera aux arrêts.

[27] Jeu de mots sur le nom de famille du capitaine, Sliva, en russe, voulant dire prune. — H. M.

— Mais, Pavel Pavlytch, ce n’est pas du service cela, c’est du fanatisme, s’écria Romachov avec des larmes de colère dans la voix. Ces vieilles peaux de tambour se moquent de nous. Ils font à dessein tout leur possible pour entretenir dans les rapports entre officiers des façons de soudards, une grossière et cynique crânerie.

— Oui, c’est vrai, vous avez raison, approuva avec indifférence Vietkine, et il bâilla.

Romachov continua en s’animant :

— A quoi bon toutes ces vexations, ces criailleries, ces insultes grossières ? Ah ! certes, ce n’est pas à tout cela que je m’attendais lorsque j’ai été nommé officier. Jamais je n’oublierai ma première impression à mon arrivée au régiment. J’y étais depuis seulement trois jours quand ce sacriste d’Artchakovskiï m’attrapa de la belle façon. M’entretenant avec lui au mess, je l’appelais lieutenant parce que lui, de son côté, m’avait appelé sous-lieutenant. Et bien que nous fussions assis à côté l’un de l’autre et buvions ensemble de la bière, il m’apostropha ainsi : « Premièrement, pour vous je ne suis pas lieutenant, mais monsieur le lieutenant ; deuxièmement… deuxièmement, veuillez vous lever quand un officier plus élevé en grade vous fait une observation ! » Je me levai alors et restai debout, tout confus, jusqu’au moment où le lieutenant-colonel Lekh le rembarra. Voyez-vous, Pavel Pavlytch, je suis écœuré et dégoûté au plus haut point !…

XI

A l’école de la compagnie la « théorie » allait son train. Dans une salle étroite, sur des bancs formant un carré, avaient pris place les soldats du troisième peloton, le visage tourné vers l’intérieur du carré, au milieu duquel allait et venait le caporal Siérochtane. A côté, dans un groupe identique, se démenait l’autre sous-officier de la section Chapovalenko.

— Bondarenko ! appela Siérochtane de sa voix criarde.

Bondarenko, frappant des deux pieds le plancher, se dressa rapidement comme une poupée à ressort.