Oviétchkine, un gaillard d’Orel, qui a conservé le débit doucereux et rapide d’un commis de boutique, répond avec brio, et en s’engouant de plaisir :

— Nous appelons ennemis de l’extérieur tous les peuples avec lesquels nous pouvons, à un moment donné, être obligés de faire la guerre : les Français, les Allemands, les Italiens, les Turcs, les Européens, les Indi…

— Dis donc, l’interrompit Siérochtane, tu en ajoutes. Assieds-toi, Oviétchkine. Et toi, Arkhipov, dis-moi ce qu’on entend par ennemis de l’in-té-rieur ?

Il prononce ces derniers mots en les accentuant tout particulièrement, comme pour les souligner, et lance un coup d’œil des plus significatifs du côté de l’engagé volontaire Markouson.

Arkhipov, un maladroit au visage grêlé de petite vérole, garde obstinément le silence en regardant par la fenêtre. Intelligent et adroit en dehors du service, ce soldat avait aux théories l’attitude d’un véritable idiot, son esprit sain habitué à observer les simples et clairs événements de la vie champêtre ne pouvant saisir le lien entre « la théorie » et la vie réelle. Aussi n’arrive-t-il pas à comprendre et à retenir les choses les plus simples à la grande surprise et indignation de son chef d’escouade.

— Allons, vas-tu me faire poser longtemps avant de me répondre ? lui dit Siérochtane qui commence à se fâcher.

— Les ennemis de l’intérieur… les ennemis…

— Tu ne sais pas ? s’écrie sévèrement Siérochtane, prêt à s’élancer sur Arkhipov ; mais, jetant un regard de côté sur l’officier, il se contente de secouer la tête et de faire au soldat des yeux terribles. — Allons, écoute : nous appelons ennemis de l’intérieur tous ceux qui résistent à la loi. Par exemple, ceux ? allons, Oviétchkine, achève.

Oviétchkine se lève en sursaut et crie joyeusement :

— Les insurgés, les étudiants, les voleurs de chevaux, les Juifs et les Polonais !