Flasque et voûté, Sliva allait d’un peloton à l’autre, corrigeait la position des hommes en leur faisant de courtes et grossières observations :
— Rentre ta bedaine ! Tu as l’air d’une femme enceinte ! Comment tiens-tu ton fusil ? On dirait un diacre qui porte un cierge ! Pourquoi ouvres-tu la bouche, Kartachov ? Tu veux manger de la bouillie ? Où est la bretelle de ton fusil ? Sergent-major, une heure de piquet à Kartachov après l’exercice. Canaille !… Est-ce ainsi qu’on roule une capote, Védénéiev ? Elle n’a plus, ni commencement ni fin, ni forme quelconque. Nigaud !
Après les exercices de tir, les hommes formèrent les faisceaux et se couchèrent à côté sur l’herbe nouvelle, que les bottes de soldats avaient déjà arrachée par place. Le temps était chaud et clair. Les jeunes pousses des peupliers embaumaient.
Vietkine s’approcha de Romachov :
— Vous broyez du noir, Iouriï Alexéitch, lui dit-il en le prenant sous le bras. A quoi bon ? Aussitôt après l’exercice, nous irons au mess avaler un petit verre et tout ira mieux. N’est-ce pas ?
— Tout cela m’ennuie, mon cher Pavel Pavlytch, s’affligea Romachov.
— Je sais bien que ce n’est pas gai, reprit Vietkine, mais que voulez-vous ? Il faut pourtant instruire les soldats. Si soudain la guerre éclatait ?
— Oui, c’est vrai, la guerre ? acquiesça tristement Romachov. Mais pourquoi la guerre ? Peut-être est-ce une erreur universelle, une aberration générale, une folie ? Enfin, est-ce naturel de tuer ?
— Eh, au diable la philosophie ! Et si les Allemands nous attaquaient brusquement, qui défendrait la Russie ?
— Évidemment, je ne suis pas assez au courant de la question pour exprimer une opinion, répliqua Romachov sur un ton de timidité plaintive. Je ne sais rien… rien… Cependant, voyez les Américains pendant la guerre de Sécession, les Italiens à l’époque du Risorgimento, et du temps de Napoléon, les guérillas, ou encore les Chouans sous la Révolution. Tous ces gens-là se battirent quand besoin fut ! Et pourtant c’étaient de simples paysans, des bergers…