— Eh ! quelle comparaison ! A mon avis, quand on a de pareilles idées, il vaudrait mieux ne pas servir. Dans notre métier, il ne convient pas d’avoir des idées. Permettez-moi de vous demander ce que nous ferions, vous et moi, si nous quittions le service ? A quoi sommes-nous bons, nous qui, en dehors de : gauche ! droite ! ne savons ni a, ni b ? Nous savons mourir, c’est vrai. Et nous mourrons, que le diable nous écrase ! quand il le faudra. Voilà, monsieur le philosophe. Et après l’exercice, filons au mess.

— Soit, acquiesça Romachov, indifférent. Mais, à vrai dire, c’est dégoûtant de passer ainsi son temps tous les jours. Et vous avez raison de déclarer que lorsqu’on a de pareilles idées il vaudrait mieux ne pas servir.

Tout en causant, ils se promenaient en long et en large et s’arrêtèrent près de la quatrième section. Les hommes étaient assis ou couchés sur le sol auprès des faisceaux. Quelques-uns mangeaient du pain, comme les soldats ont coutume de le faire toute la journée, du matin au soir, et dans toutes les circonstances : aux revues, aux haltes, pendant les grandes manœuvres, à l’église avant la confession, et même avant un châtiment corporel.

Romachov entendit un soldat en interpeller un autre d’une voix perçante :

— Khliebnikov, Khliebnikov !

— De quoi ? grommela maussadement Khliebnikov.

— Que faisais-tu chez toi ?

— Je travaillais, répondit-il avec un air endormi.

— Mais à quoi travaillais-tu, imbécile ?

— A tout. Je labourais la terre, je soignais les bestiaux.