— Deux !
— Deux ! répétèrent les soldats.
Sliva passa de nouveau devant le front pour vérifier les positions, la netteté et l’exactitude du mouvement.
Au maniement d’armes en décomposant succéda le maniement d’armes sans décomposer, puis les conversions en marchant, les doublements par le flanc, etc. Romachov exécutait tout ce qu’exigeait le règlement, comme un automate, mais les paroles qu’avait négligemment prononcées Vietkine ne lui sortaient pas de la tête : « Quand on a de pareilles idées, il vaut mieux quitter le service. » Et toutes ces chinoiseries de règlement militaire : souplesse dans les conversions, agilité dans le maniement d’armes, fermeté du pied dans la marche et avec elles toute la tactique et toute la fortification, — sur lesquelles il avait peiné pendant les dix plus belles années de sa vie, qui devaient remplir le reste de son existence, et qui, peu de temps encore auparavant, lui paraissaient des sciences si sérieuses et si importantes — tout cela devint soudain à ses yeux une fastidieuse, artificielle et vaine occupation engendrée par l’universelle duperie, un absurde et ridicule délire.
Lorsque l’exercice fut terminé, Romachov et Vietkine se rendirent ensemble au mess et burent beaucoup d’eau-de-vie. Romachov, qui était ivre, embrassait Vietkine, sanglotait hystériquement sur son épaule, en se plaignant du vide et de la tristesse de la vie, de n’être compris de personne, et de ne pas être aimé d’une femme dont personne ne saurait jamais le nom. Quant à Vietkine, il avalait petit verre sur petit verre et disait seulement de temps à autre avec une pitié méprisante :
— Ce qui me dégoûte, Romachov, c’est que vous ne sachiez pas boire. Il vous suffit d’un verre pour n’en pouvoir mais…
Puis, frappant du poing la table, il criait d’une voix terrible :
— Mais si on nous ordonne de mourir… nous mourrons !
— Nous mourrons, répétait plaintivement Romachov, pourquoi mourir ? C’est idiot de mourir… J’ai mal à l’âme…
Romachov ne se rappela pas comment il était rentré chez lui, ni par qui il avait été mis au lit. Il croyait nager dans un épais brouillard bleu que parsemaient des milliards de milliards d’étincelles microscopiques, et qui montait et descendait lentement, entraînant dans ses mouvements le corps de Romachov. Ce balancement rythmique affaiblissait le cœur du sous-lieutenant et le noyait dans une affreuse nausée. Sa tête lui semblait monstrueusement enflée et une voix importune lui bourdonnait impitoyablement, en lui causant un mal atroce :