Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.

3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

RÉFLEXION.

Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre[492]. Nous ne pouvons servir à la fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne consiste à s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acquérir la liberté des enfants de Dieu[493]. Or la grâce combat en nous pour Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde; combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant à soi-même, à ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la mort corporelle, qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint Paul: Qui me délivrera de ce corps de mort[494]? Exerçons-nous donc à mourir: détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donné de le voir tel qu'il est, face à face[495]; de nous rassasier de son être, de sa gloire[496] infinie! Hâtons de nos vœux ce moment qui fixera notre éternité; et dans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous avec le Prophète: Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé! J'ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux[497].

[ [492] Matth., VI, 24.