L'Imitation ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher l'âme, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant; écoutons-le parler lui-même.

«J'étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j'étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle; mais elle m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède: rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que vais-je devenir? J'avais sur une table l'Imitation; et l'on m'avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces paroles: Me voici, mon fils! je viens à vous parce que vous m'avez invoqué. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'éprouvais est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux; et que ces mots, Me voici, mon fils! ne cessaient de retentir dans mon âme, et d'en ébranler puissamment toutes les facultés.»

Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment salutaire, l'Imitation demande un Cœur préparé. On peut, jusqu'à un certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme est-il capable? À quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l'amour nous seront donnés: humilions-nous, et le salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du Ciel, que fit-il? Jésus appelant un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des Cieux[9].

[ [9] Matth., XVIII, 2 et 3.


P. S. On a cru qu'il serait utile de placer à la fin des chapitres de l'Imitation quelques Réflexions qui en fussent comme le résumé. Elles tiendront lieu des pratiques du P. Gonnelieu. Ces pratiques, qui furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les cœurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues insuffisantes dans des temps malheureux où le raisonnement a tout attaqué et tout corrompu. On s'est néanmoins efforcé d'atteindre, par des moyens différents, le même but que s'était proposé ce pieux écrivain, en fixant l'attention sur les principaux préceptes ou sur les plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.

Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans notre langue, du livre de l'Imitation.

La plus ancienne de celles qui méritent d'être citées a pour auteur le chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux langage, beaucoup de grâce et de naïveté: il est remarquable qu'elle n'a été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.

En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succès. Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase élégante du texte. Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauzée, dont la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant, manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de précision que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d'avoir fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l'expression souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et l'autre s'emparèrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugèrent bien traduit par leurs devanciers.

[ [10] Il avait alors quatre-vingts ans.